Un millénaire de rêves

Page 1 sur 2 1, 2  Suivant

Aller en bas

Un millénaire de rêves

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 15:50

Boujours


Ici je vais mettre des textes tirés d'un jeux vidéo (Lost Odyssey). Ces textes sont écrit par Kiyoshi Shigematsu.


Ces textes parlent des souvenirs de kaïm Argonar un mercenaire immortel. ( Pour voir à quoi il resemble regardez mon avatar )


Spoiler:
tous les textes en attente seront mis sur le forum quand j'aurais fini de les trouvés.


Dernière édition par Sorayan le Mar 1 Nov - 14:07, édité 7 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le départ de Hanna

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 15:55

Les membres de la famille ont les larmes aux yeux lorsqu'ils accueillent Kaïm, de retour à l'auberge après son long voyage. « Merci infiniment d'être venu. » Il comprend immédiatement la situation. L'heure du départ approche. C'est trop tôt, bien trop tôt. Cependant, il le sait, ce jour devait finir par arriver, et dans un futur proche. « Je risque de ne jamais te revoir », lui avait-elle dit avec un sourire triste lorsqu'il était parti en voyage, son visage souriant presque transparent tant il était blanc, si fragile, et par conséquent incroyablement beau, alors qu'elle était couchée dans son lit. « Puis-je voir Hanna maintenant ? », demande-t-il. L'aubergiste fait un tout petit signe de tête et répond : « Je ne pense pas qu'elle vous reconnaîtra cependant. »

Il avertit Kaïm qu'elle n'a pas ouvert les yeux depuis la nuit dernière. À en juger par les faibles mouvements de sa poitrine, on peut en conclure que sa vie ne tient plus qu'à un fil qui pourrait se rompre à tout moment.

« Quelle honte ! Je sais que vous avez mis un point d'honneur à venir ici pour elle... »

Une autre larme coule le long de la joue de la femme.

« Cela ne fait rien », dit Kaïm.

Il a assisté à d'innombrables décès, et son expérience lui a appris beaucoup de choses.
Tout d'abord, la mort ôte le pouvoir de parler, puis la capacité de voir. Cependant, l'ouïe fonctionne jusqu'à la fin. Même si la personne a perdu connaissance, il arrive fréquemment que les voix de la famille lui arrachent un sourire ou des larmes.

Kaïm pose son bras autour de l'épaule de la femme et dit :
« J'ai beaucoup d'histoires à lui raconter sur mes voyages. J'ai attendu ce moment avec impatience quand j'étais sur la route. »

Au lieu de sourire, la femme laisse couler une autre grosse larme et fait un signe de tête à Kaïm : « Et Hanna était si impatiente d'écouter vos histoires. »

Ses sanglots étouffèrent presque ses mots.

L'aubergiste dit : « J'aimerais vous proposer de vous reposer de vos voyages avant de la voir, mais... »

Kaïm interrompt ses excuses :
« Bien sûr. Je vais la voir tout de suite. »

Il reste très peu de temps.

Hanna, la fille unique de l'aubergiste et de sa femme s'éteindra probablement avant le lever du soleil.

Kaïm pose son sac sur le sol et ouvre doucement la porte de la chambre de Hanna.

Depuis sa naissance, Hanna était frêle. N'ayant pas eu la possibilité de voyager, elle avait rarement quitté la ville ou même le quartier dans lequel elle était née et avait grandi.

Cette enfant ne vivra probablement pas jusqu'à l'âge adulte, avait dit le médecin à ses parents.

À cette petite fille aux traits extraordinairement beaux, dignes d'une poupée, les dieux avaient réservé un destin des plus tristes.

Le fait qu'elle soit née fille unique de propriétaires d'une petite auberge le long de la grande route était peut-être un petit acte de rédemption pour une telle injustice.

Hanna ne pouvait aller nulle part, mais les clients qui restaient dans l'auberge de ses parents lui racontaient des histoires sur les pays, les villes, les paysages et les gens qu'elle ne connaîtrait jamais.

Chaque fois que de nouveaux clients arrivaient à l'auberge, elle leur demandait :
« D'où venez-vous ? », « Où allez-vous ? »,
« Pouvez-vous me raconter une histoire ? ».

Elle s'asseyait et écoutait leurs histoires, les yeux brillants, les poussant toujours à lui en raconter plus avec ses « Et alors ? Et ensuite ? ». Lorsqu'ils quittaient l'auberge, elle les suppliait : « S'il vous plaît, revenez me raconter des tas d'histoires sur des pays lointains ! »

Elle se tenait là, faisant des signes de la main, jusqu'à ce que la personne disparaisse au loin, en bas de la grande route. Elle poussait alors un soupir, et retournait dans son lit.

Hanna dort à poings fermés.

Il n'y a personne d'autre dans la chambre, signe probable qu'elle a depuis longtemps franchi le stade où les médecins ne pouvaient plus rien pour elle.

Assis sur la chaise à côté de son lit, Kaïm dit en souriant :
« Bonjour Hanna, je suis revenu. »

Elle ne répond pas. Sa petite poitrine d'enfant se soulève et s'abaisse de manière à peine perceptible.

Il lui raconte : « J'ai vogué sur les mers cette fois. Sur l'océan, du côté où le soleil se lève. J'ai pris un bateau depuis un port très, très, très loin, de l'autre côté de la montagne que tu peux voir par cette fenêtre, et je me suis retrouvé en mer depuis le moment où la lune était pleine jusqu'à ce qu'elle rétrécisse de plus en plus, avant de redevenir de plus en plus grosse jusqu'à être pleine à nouveau. Il y avait l'océan à perte de vue, et rien d'autre. Rien que la mer et le ciel. Tu imagines Hanna ? Tu n'as jamais vu l'océan, mais je suis certain que les gens t'en ont parlé. C'est comme une énorme flaque incommensurable. »

Kaïm rit sous cape, et il a l'impression que la joue pâle de Hanna bouge légèrement. Elle peut l'entendre. Même si elle ne peut pas parler ou voir, son ouïe est toujours en vie.

Croyant et espérant que cette théorie est vraie, Kaïm poursuit le récit de ses voyages.

Il ne parle pas d'adieux.

Comme toujours avec Hanna, Kaïm sourit avec une douceur particulière qu'il n'avait jamais montrée à quiconque, et il continue de raconter ses histoires avec fougue, accompagnant parfois son récit de gestes exagérés.

Il lui parle de l'océan bleu.

Il évoque aussi le ciel bleu.

Il ne dit rien à propos de la violente bataille qui teinta l'océan de rouge.

Il ne lui raconte jamais ces choses-là.

Hanna était encore une petite fille lorsque Kaïm vint à l'auberge pour la première fois.

Lorsqu'avec son ton enfantin et son sourire innocent elle lui demanda d'où il venait et s'il pouvait lui raconter des histoires, Kaïm ressentit une douce chaleur l'envahir.

À cette époque, il revenait d'une bataille.

Plus précisément, il en avait terminé une et était en route pour la suivante.

Sa vie consistait à voyager d'un champ de bataille à un autre, et rien de tout ça n'a changé à ce jour.

Il a ôté la vie d'innombrables troupes ennemies, et assisté à la mort de nombreux compagnons sur le champ de bataille. De plus, la distinction entre les ennemis et ses compagnons ne tenait qu'à un minuscule coup du sort. Si le destin avait pris une tournure légèrement différente, ses ennemis auraient été ses compagnons, et ses compagnons ses ennemis. C'est le sort du mercenaire.

Épuisé spirituellement, il se sentait incroyablement seul. Étant immortel, Kaïm ne craignait pas la mort, qui était précisément la cause du visage distordu de chaque soldat effrayé, et la raison pour laquelle le visage de chaque homme qui mourait dans d'atroces souffrances était gravé à jamais dans son esprit.

D'ordinaire, il passait ses nuits sur les routes à boire. Abruti par l'alcool, ou faisant semblant de l'être, il essayait d'oublier l'inoubliable.

Cependant, lorsqu'il vit le sourire de Hanna qui le suppliait de lui raconter des histoires sur son long voyage, il se sentit bien plus apaisé qu'il ne l'aurait été grâce à l'alcool.

Il lui raconta beaucoup de choses...

À propos d'une jolie fleur qu'il avait découverte sur le champ de bataille.

À propos de la beauté ensorcelante de la brume qui envahit la forêt la veille de la bataille finale.

À propos du goût merveilleux de l'eau de source dans un ravin où ses hommes et lui s'étaient réfugiés après avoir perdu une bataille.

À propos d'un immense ciel bleu, sans fin qu'il avait vu après une bataille.

Il ne lui raconta jamais rien de triste, il se tut quant à la noirceur et la bêtise humaines dont il avait continuellement été témoin sur le champ de bataille. Il lui cacha son métier de mercenaire, ne lui donna jamais les raisons de ses voyages perpétuels, et parla uniquement de belles choses.

Il s'aperçoit maintenant qu'il n'a raconté à Hanna que des jolies choses pas tant par égard pour sa pureté, mais pour son propre salut.

Rester dans l'auberge où Hanna l'attendait devint l'un des petits plaisirs de la vie de Kaïm. En lui racontant les souvenirs qu'il rapportait de ses voyages, il ressentait un certain salut, aussi mince soit-il.

Cinq ans, dix ans, son amitié avec la fillette se poursuivit. Petit à petit, elle avançait vers l'âge adulte, ce qui signifiait que, comme l'avaient prédit les médecins, chaque jour la rapprochait un peu plus de la mort.

Et maintenant, Kaïm achève la dernière histoire de son voyage qu'il partegera avec elle.

Il ne la reverra plus et ne pourra plus lui raconter d'autres histoires.

Avant l'aube, tandis que la nuit est au plus sombre, le souffle de Hanna s'interrompt par de longues pauses.

Le fil très fragile auquel tient sa vie est sur le point de se rompre tandis que Kaïm et ses parents la veillent.

La petite lueur qui a réchauffé la poitrine de Kaïm va s'éteindre.

Ses voyages solitaires, ses longs, longs voyages sans fin, reprendront demain.

« Tu vas bientôt voyager toi aussi, Hanna », lui dit Kaïm avec douceur.

« Tu vas partir pour un monde que personne ne connaît, un monde qui n'a jamais fait partie des histoires que tu as entendues jusqu'à présent. Tu vas enfin pouvoir quitter ton lit et aller où tu veux. Tu seras libre. »

Il veut qu'elle sache que la mort n'est pas quelque chose de triste, mais quelque chose de joyeux mêlé à des larmes.

« C'est ton tour maintenant. N'aie pas peur et raconte à tout le monde les souvenirs de ton voyage. »

Ses parents feront le même voyage un jour. Et un jour, Hanna pourra rencontrer tous les clients qu'elle a connus à l'auberge, bien au-delà des cieux.

Moi, cependant, je ne pourrai jamais y aller.

Je ne pourrai jamais échapper à ce monde.

Je ne pourrai jamais te revoir.

« Ce n'est pas un au revoir, mais seulement le début de ton voyage. »

Il lui dit ces derniers mots.

« Nous nous reverrons. »

Voilà le dernier mensonge qu'il lui raconte.

Hanna part.

Son visage affiche un sourire tranquille comme si elle lui avait répondu :

« À bientôt. »

Ses yeux ne se rouvriront jamais. Une unique larme coule lentement le long de sa joue.


Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 15:25, édité 4 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le retour d'un héros

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:00

Seul noyé dans la foule, en retrait dans un coin de la seule taverne de la vieille ville, Kaïm déguste son verre.

Un homme massif franchit la porte de la taverne. Il revêt la tenue d'un guerrier. Son uniforme souillé témoigne d'un long périple. Son visage est marqué par la fatigue, mais la lueur dans ses yeux est intacte, celle d'un combattant en service.

Dans la taverne, le vacarme s'interrompt instantanément. Avec respect et gratitude, tous les regards ivres se tournent vers le soldat.

La grande guerre avec le pays voisin a enfin cessé et les hommes qui ont combattu au front reviennent chez eux. C'est le cas de ce militaire.

Le soldat s'assoit à la table voisine de Kaïm, et avale une lampée d'alcool avec toute l'énergie d'un homme qui a l'habitude de boire pour endormir la douleur.

Deux, trois, quatre verres...

Un autre client s'approche de lui, une bouteille à la main, un sourire enjôleur aux lèvres : le gros dur typique qui se croit malin.

« Laissez-moi vous offrir un verre, en signe de gratitude pour vos efforts héroïques pour la patrie », propose l'homme d'un ton doucereux.

Sans esquisser un sourire, le soldat se laisse servir.

« Comment c'était au front ? Je suis sûr que votre bravoure s'est illustrée sur la champ de bataille. »

Le soldat vide son verre en silence.

Le gros dur remplit de nouveau le verre et un sourire encore plus servile se dessine sur son visage.

« Maintenant qu'on est amis, que diriez-vous de me raconter quelques histoires de guerre ?

Vos bras sont si robustes, combien de soldats avez-vous tu... »

Sans prononcer un mot, le soldat crache le contenu de son verre au visage de l'homme.

Le gros dur s'emporte et de rage sort un couteau.

À peine a-t-il le temps de le dégainer, que le poing de Kaïm le propulse dans les airs.

Face à la puissance de Kaïm et du soldat, le gros dur s'enfuit en marmonnant dans injures.

Les deux hommes immenses le regardent s'enfuir, puis échangent un léger sourire. Kaïm n'a pas besoin de discuter avec le soldat pour savoir qu'il est habité d'une profonde tristesse. De son côté, le soldat qui a plusieurs fois déjoué la mort, distingue l'ombre qui obscurcit le visage de Kaïm.

Le vacarme de la taverne ressurgit.

Kaïm et le soldat se resservent à boire.

« J'ai une femme et une fille que je n'ai pas revues depuis que j'ai embarqué », dit le soldat. « Ça fait trois longues années. »

Pour la première fois, il affiche un sourire discret alors qu'il sort de sa poche une photographie de sa femme et sa fille pour la montrer à Kaïm : l'épouse est une femme entre deux âges, la fille est encore très jeune.

Elles sont ma raison de vivre.
La pensée de les retrouver en rentrant m'a aidé à survivre au combat. »

« Habitez-vous loin d'ici ? »

« Non, mon village est au-delà du prochain col. Je suis sûr qu'elles savent que la guerre est finie. Elles doivent trépigner d'impatience de me revoir. »

Il aurait pu y être dès ce soir s'il le désirait vraiment. Il était si près.

Le soldat avale une gorgée d'alcool et gémit.

« Mais... j'ai peur. »

« Peur ? De quoi ? »

« Je veux retrouver ma femme et ma fille, mais j'ai peur qu'elles me voient.

Je ne sais pas combien d'hommes j'ai tué ces trois dernières années. Je n'avais pas le choix. C'était mon seul moyen de survivre. Si je désirais revoir ma famille, je n'avais pas d'autres choix que de tuer les soldats ennemis les uns après les autres, et chacun de ces hommes avait une famille au pays. »

C'était le code de la guerre, le destin d'un soldat.

Pour rester en vie au combat, il faut tuer avant d'être tué.

« Je n'avais pas le temps de penser à de telles choses au front. J'étais trop occupé à essayer de survivre. Cependant, j'en ai conscience maintenant que la guerre est finie. Trois années de péchés laissent des cicatrices. Voici le visage d'un tueur que je souhaite dissimuler à ma femme et ma fille. »

D'un petit sac en cuir, le soldat sort une petite pierre.

Il raconte à Kaïm que c'est une pierre brute non polie, une pierre qu'il a trouvée peu de temps après être parti pour le champ de bataille.

« Une pierre brute ? » demande Kaïm sans grande conviction. La pierre sur la table est terne et n'est absolument pas rutilante comme un joyau est censé l'être.

« Elle scintillait quand je l'ai trouvée. J'étais persuadé que ma fille l'adorerait quand je la lui rapporterais à la maison? »

Petit à petit cependant, la pierre a perdit de son éclat et ternit.

« Chaque fois que je tuais un soldat ennemi, quelque chose comme une tache de son sang s'incrustait à la surface de la pierre. Comme vous pouvez le constater, elle est presque toute noire aujourd'hui, après trois ans. La pierre est entachée de mes péchés.
Je l'appelle ma pierre des péchés. »

« Vous n'avez pas à être si dur envers vous-même », dit Kaïm.

« C'était votre seule option pour rester en vie. »

« Je le sais », dit le soldat. « Je le sais bien, mais tout de même... tout comme moi, les hommes que j'ai tués vivaient dans des villages où leur famille les attendait... »

Le soldat dit alors à Kaïm : « Vous aussi, je suppose. Vous devez avoir une famille. »

Kaïm secoue légèrement la tête et dit : « Pas moi. Aucune famille. »

« Un village au moins ? »

« Je n'ai nulle part où aller. »

« Un éternel voyageur, hein ? »

« Hé hé. C'est tout moi. »

Le soldat rit doucement et lance à Kaïm un sourire amer. C'est dur de dire à quel point il croit ce que Kaïm lui a raconté. Il glisse la « pierre des péchés » dans le sac de cuir et dit :

« Vous savez ce que je pense ? Si la pierre est devenue plus sombre à chaque fois que j'ai pris une vie, elle devrait s'éclaircir à chaque fois que je sauve une vie. »

Au lieu de répondre, Kaïm finit son verre et se lève de table. Le soldat reste assis et Kaïm, le regardant fixement, lui donne ces quelques conseils :

« Si vous avez un chez-vous, vous devriez y aller. Rendez-vous-y quel que soit le poids de la culpabilité qui pèse sur vos épaules. Je suis sûr que votre femme et votre fille comprendront. Vous n'avez rien d'un criminel. Vous êtes un héros : vous avez mis tout votre coeur au combat pour rester en vie. »

« Je suis heureux de vous avoir rencontré », répond le soldat. « J'avais besoin d'entendre ces paroles. »

Il tend la main droite à Kaïm qui lui serre volontiers.

« J'espère que votre périple se déroulera bien », dit le soldat.

« Et le vôtre prendra bientôt fin », enchaîne Kaïm en se dirigeant vers la porte avec un léger sourire.

C'est alors que le gros dur attaque Kaïm par derrière en brandissant un pistolet.

« Attention ! », hurle le soldat en se précipitant vers Kaïm.

Quand Kaïm fait volte-face, le gros dur vise et crie :
« Personne ne me traite comme ça, sale enfoiré ! »

Le soldat s'interpose entre les deux hommes et prend une balle dans l'estomac.

C'est ainsi que comme il le souhaitait si désespérément, le soldat sauve une vie.

L'ironie du sort veut qu'il sacrifie sa précise vie pour Kaïm, un homme qui ne peut ni vieillir, ni mourir.

Étendu sur le sol, presque inconscient, le soldat dépose le petit sac en cuir dans la main de Kaïm.

« Prenez soin de ma pierre des péchés, s'il vous plaît.

Peut-être... peut-être », dit il en riant faiblement, « que son éclat est un peu revenu. »

Son rire le fait s'étrangler et cracher du sang.

Kaïm regarde dans le sac et dit :
« Elle est rutilante maintenant. Magnifique. »

« Vraiment ? », gémit le soldat. « Bien. Ma fille sera si heureuse... »

Satisfait, il sourit et tend la main vers le petit sac.

Doucement, Kaïm dépose le sac au centre de sa main et replie les doigts de l'homme dessus.

Le soldat pousse son dernier râle et le sac tombe par terre.

Le visage du défunt est paisible.

La pierre cependant, la pierre des péchés qui appartenait à l'homme et qui a glissée du sac, est plus noire que jamais.



Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:02, édité 6 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Fleurs Blanches

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:01

Les jolies fleurs blanches foisonnent dans la ville. Elles éclosent à tous les coins de rue, pas dans des parterres ni dans des champs réservés à leur culture, non, elles se mêlent naturellement et en abondance aux rangées de maisons, comme si constructions et fleurs étaient sorties de terre ensemble.

Le printemps vient de commencer et la neige s'attarde encore sur les montagnes avoisinantes, mais l'océan qui entoure délicatement les côtes sud de la ville est baigné d'un soleil resplendissant.

C'est une ville portuaire ancienne et prospère.

Encore aujourd'hui, ses quais voient de nombreux paquebots et cargos aller et venir chaque jour.

Son histoire, cependant, se divise très distinctement entre « avant » et « après » un événement qui a eu lieu il y a bien longtemps déjà.

Ici, les gens ne préfèrent pas parler de ce tournant décisif gravé dans la chronologie de la ville.

Les souvenirs sont trop pénibles pour en faire des histoires.

Kaïm, lui, connaît l'histoire, et parce qu'il la connaît, il est revenu.

« De passage ? », lui demande l'aubergiste.

Au son de sa voix, Kaïm répond par un léger sourire.

« Vous êtes ici pour la fête, je suppose. Je vous conseille de prendre votre temps et d'en profiter. »

L'homme est de bonne humeur. Verre après verre, il s'est mêlé à ses clients et son visage est déjà bien rouge, mais personne ne semble lui en vouloir de se faire plaisir. Chaque siège de l'auberge est occupé et les rires résonnent dans l'atmosphère. De temps en temps, on entend aussi les voix enjouées de la route, à l'extérieur.

La ville entière festoie. Une fois par an, la fête rend les gens heureux pendant toute la nuit, jusqu'à ce que le soleil se lève.

« J'espère que vous avez une chambre pour la nuit, Monsieur. Trop tard pour en trouver à cette heure-ci ! Tout est plein à craquer. »

« On dirait bien. »

« Ce n'est pas que quelqu'un soit assez fou pour passer une nuit comme celle-ci dans sa chambre, bien au chaud sous les couvertures. »

L'aubergiste fait un clin d'oeil à Kaïm comme pour dire : « En tout cas, pas vous, Monsieur, j'en suis sûr ! »

« Ce soir, ça va être la fête la plus grandiose et la plus folle de votre vie, et tout le monde est invité : les locaux comme les étrangers. Boisson, nourriture, jeu d'argent, femmes, dites-moi ce que vous voulez. Je ferai en sorte de vous satisfaire. »

Kaïm sirote son verre et ne dit rien.

Parce qu'il a prévu de rester éveillé tout la nuit, il n'a pas pris de chambre... même s'il n'a aucune intention de profiter de la fête.

Kaïm fera une prière une heure avant l'aube, au moment où l'obscurité est la plus noire et la plus profonde. Il quittera la ville, poussé par le soleil de l'aurore dardant ses rayons entre les montagnes et la mer, comme lors de sa dernière visite. À l'époque, l'aubergiste, qui, quelques minutes auparavant, disait à l'un de ses plus fidèles clients que son premier petit-fils allait bientôt naître, n'était lui-même qu'un enfant.

« Celle-ci, c'est pour moi. À la vôtre ! », dit l'aubergiste, remplissant le verre de Kaïm.

Il fixe Kaïm avec méfiance et dit : « Vous êtes bien venu pour la fête, hein ? »

« Non, pas vraiment », dit Kaïm.

« Ne me dites pas que vous n'en aviez pas entendu parler ! Vous voulez dire que vous êtes venu ici totalement par hasard ? »

« J'en ai bien peur. »

« En tout cas, si vous êtes venu ici pour faire affaire, n'y pensez même pas. Vous ne pourrez avoir aucune conversation sérieuse avec qui que ce soit une nuit comme celle-ci. »

L'aubergiste continue à expliquer en quoi cette nuit est si particulière.

« Vous avez dû en entendre parler. Autrefois, il y a très très longtemps, cette ville a été presque entièrement détruite. »

Deux sortes d'événements divisent l'histoire entre « avant » et « après » : le premier est la naissance ou la mort d'un personnage important, un héros ou un sauveur.

Le second est quelque chose comme une guerre, un fléau ou une catastrophe naturelle.

Ce qui a divisé l'histoire de cette ville, c'est un violent tremblement de terre.

Il est arrivé sans prévenir et n'a laissé aucune chance aux habitants paisiblement endormis.


Une crevasse s'est ouverte dans un grondement, et les routes et les constructions se sont effondrées.

Des incendies se sont déclenchés et propagés en un clin d'oeil.

Presque tout le monde est mort.

« Vous ne pouvez sûrement pas imaginer. Tout ce que je sais, c'est ce qu'on m'a dit à l'école. Mais qu'est-ce que la Fête de la Résurrection signifie pour un enfant ? C'est juste quelque chose qui est arrivé un beau jour. J'habite ici, et c'est tout ce que ça m'inspire, alors un voyageur comme vous ne peut sûrement pas commencer à imaginer à quoi ça ressemblait. »

« C'est comme ça qu'ils appellent cette fête ? La "Fête de la Résurrection" ? »

« Ouais. La ville est passée d'une ruine totale à ça. Toute la célébration tourne autour de cette renaissance. »

Kaïm sourit ironiquement à l'homme et sirote sa liqueur.

« Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? », lui demanda l'aubergiste.

« La dernière fois que je suis venu, ils appelaient ça "l'Hommage au Tremblement de Terre". Ce n'était pas une fête avec ce genre de célébrations extravagantes. »

« Qu'est-ce que vous racontez ? Depuis que je suis gamin, ça a toujours été la "Fête de la Résurrection". »

« C'était avant que vous ne soyez assez vieux pour vous souvenir de quoi que ce soit. »

« Hein ? »

« Et avant ça, ils l'appelaient la "Consolation des Esprits". Ils brûlaient un cierge pour les défunts, et priaient pour qu'ils reposent en paix; C'était une célébration très solennelle avec beaucoup de pleurs. »

« Vous parlez comme si vous y aviez assisté. »

« En effet. »

L'aubergiste rit en reniflant bruyamment.

« Vous ne semblez pas ivre, mais vous ne devez pas avoir toute votre tête ! Maintenant, écoutez, c'est la nuit de la fête, alors je ne vais pas m'énerver parce que vous m'avez charrié, mais ne racontez pas vos histoires aux autres habitants de la ville. Tous nos ancêtres, les miens y compris, ont frôlé la mort. »

Kaïm sait très bien ce qu'il fait. Il savait que l'homme ne le croirait pas.

Il voulait juste découvrir, pour lui-même, si les gens d'ici se transmettaient toujours les souvenirs de la tragédie, si derrière leur visage rieur se cachait toujours la tristesse héritée de leurs aïeux.

Appelé par l'un de ses autres clients, l'aubergiste quitte Kaïm, non sans lui donner d'abord un avertissement.

« Faites bien attention à ce que vous dites, Monsieur. Vos propos pourraient vous attirer des ennuis. Vraiment. N'oubliez pas : le tremblement de terre a eu lieu il y a deux cents ans ! »

Kaïm ne lui répond pas.

Il préfère boire sa liqueur en silence.

Parmi ceux qui sont morts dans la tragédie deux cents ans plus tôt, il y avait sa femme et sa fille.

Des dizaines de femmes et des centaines d'enfants qu'il avait eus tout au long de sa vie éternelle, la femme et l'enfant qu'il avait ici comptaient particulièrement.

À cette époque, Kaïm travaillait au port.

Il n'y avait qu'eux trois : lui, sa femme, et leur petite fille. Ils menaient une vie simple et heureuse.

Personne ne pensait au lendemain. Les jours passaient et se ressemblaient. Tout le monde dans la ville vivait ainsi, la femme et la fille de Kaïm aussi, bien sûr.


Mais pour Kaïm, les choses étaient différentes. Justement parce-que sa propre vie était éternelle et que, par conséquent, il avait dû endurer la souffrance provoquée par d'innombrables adieux, Kaïm savait trop bien que dans la vie quotidienne des humains, il n'y avait jamais de « toujours ».

La vie que menait sa famille devait s'arrêter un jour. Elle ne pourrait pas continuer infiniment. Pourtant, ce n'était en aucun cas une raison d'être triste. N'ayant aucune emprise sur l'éternité, les humains savaient comment aimer et chérir l'instant présent.

Kaïm aimait tout particulièrement montrer des fleurs à sa fille, plus elles étaient fragiles et éphémères, mieux c'était.

Les fleurs qui naissaient avec l'aube et mouraient avant le crépuscule étaient partout dans cette ville portuaire : de jolies fleurs blanches qui foisonnaient au début du printemps.


Sa fille adorait les fleurs. C'était une enfant douce qui n'aurait jamais interrompue l'épanouissement de fleurs qui avaient luttées si fort pour éclore. Elle préférait les admirer des heures durant.

Cette année-là aussi...

« Regardez la taille des bourgeons ! Elles vont éclore dans peu de temps maintenant ! », dit-elle avec joie après avoir découvert les fleurs blanches sur la route près de la maison.

« Peut-être demain ? », se demanda Kaïm à voix haute.

« Absolument ! », répondit simplement sa femme. « Lève-toi de bonne heure demain pour vérifier ! »

« Quand même, pauvres petites fleurs », dit la fille. « C'est joli quand elles fleurissent, mais elles dépérissent presque aussitôt. »

« Peu importe », dit la femme de Kaïm. « C'est une chance de les voir éclore, c'est ça qui est amusant. »

« C'est peut-être amusant pour nous », répondit la fille. « Mais pense aux pauvres fleurs qui travaillent si dur pour s'ouvrir et fanent le même jour. C'est triste... »

« C'est vrai, tu as sûrement raison... »

Un vent de tristesse flotta un moment dans l'air, mais il se dissipa vite quand Kaïm se mit à rire.

« Le bonheur n'est pas la même chose que la longévité ! », clama-t-il.

« Qu'est-ce que ça veut dire, papa ? »

« Même si elle ne fleurit pas longtemps, la fleure est heureuse si, pendant cet instant, elle peut dévoiler les plus beaux pétales et libérer le parfum le plus exquis dont elle est capable. »

La fille sembla avoir du mal à saisir le sens de ces paroles et acquiesça simplement d'un petit soupir. Elle finit par sourire et dit : « Ça doit être vrai si tu le dis, papa ! »

Ton sourire est plus beau que n'importe quelle fleur épanouie.

Il aurait dû le lui dire.

Kaïm regretta plus tard de ne pas l'avoir fait.

Les mots qu'il avait prononcés d'un ton si désinvolte, il s'en rendait compte, s'avéraient presque prophétiques.

« Maintenant, petite demoiselle, dit-il, si vous vous levez de bonne heure pour admirer les fleurs demain matin, vous feriez mieux d'aller au lit dès à présent. »

« D'accord, papa, si je suis vraiment obligée... »

« Je vais me coucher aussi », dit la femme de Kaïm.

« D'accord, alors, bonne nuit, papa. »

Sa femme dit à Kaïm : « Bonne nuit, mon chéri, je vais vraiment me coucher maintenant. »

« Bonne nuit », répondit Kaïm, profitant d'un dernier verre pour apaiser la fatigue de la journée.

Ces mots furent les derniers que la famille partagea.

Un violent tremblement de terre frappa la ville avant l'aube.

La maison de Kaïm s'effondra en un amas de gravats.

Les deux êtres chers de Kaïm partirent pour cet autre monde lointain avant d'avoir pu quitter leur profond sommeil et sans avoir eu la moindre chance de lui dire : « Bonjour ».

Le soleil se leva sur une ville qui avait été détruite en un instant.

Parmi les décombres, les fleurs blanches que la fille de Kaïm aurait tellement voulu voir, étaient en pleine éclosion.

Kaïm pensa déposer une fleur sur le corps froid de sa fille en guise d'offrande, mais il y renonça.

Il ne pouvait se résoudre à cueillir une fleur.

Il prit conscience que personne, aucun être vivant sur cette terre, n'avait le droit de s'emparer de la vie d'une fleur qui n'allait vivre qu'une seule et unique journée.

Kaïm ne pourrait jamais dire à sa fille :
« Tu montes aux Cieux la première et tu m'y attends : je te rejoindrai bientôt. »


Il ne ressentirait jamais plus la joie de retrouver ses êtres chers.


Vivre un millier d'années signifiait supporter la souffrance d'un millier d'années de séparations.

Kaïm continua son long voyage.

Un nombre incalculable d'années et de mois passèrent : des années et des mois durant lesquels plusieurs guerres et catastrophes naturelles ravagèrent la planète. Les gens naquirent et moururent. Il s'aimèrent et furent séparés de ceux qu'ils aimaient. Nombreux sont les bonheurs et les peines. Les gens s'affrontèrent et se disputèrent sans cesse, de même qu'ils s'aimèrent se pardonnèrent. Ainsi était faite l'histoire, les larmes du passé devenaient peu à peu des prières pour l'avenir.

Kaïm continua son long voyage.

Au bout d'un moment, il pensa de moins en moins à la femme et à la fille avec qui il avait passé si peu de jours dans la ville portuaire. Cependant, il ne les oublia jamais.

Kaïm continua son long voyage.

Et au fil de ses voyages, il s'arrêta de nouveau dans cette ville portuaire.

Tandis que la nuit devenait plus profonde, le grondement de la foule s'intensifiait, mais maintenant qu'une lueur apparaît dans le ciel à l'est, sans prévenir, le bruit fait place au silence.

Kaïm se tient debout sur la place centrale de la ville. Les fêtards, eux aussi, s'y amassent peu à peu, jusqu'à ce que, presque avant qu'il ne s'en aperçoive, la place pavée de pierres ne soit bondée.

Kaïm sent qu'on lui tape sur l'épaule.

« Je ne pensais pas vous voir ici ! », dit l'aubergiste.

Alors que Kaïm lui sourit en silence, l'aubergiste semble quelque peu embarrassé et dit :
« J'ai oublié de vous dire quelque chose tout à l'heure... »

« Oh... ? »

« Enfin, vous savez, le tremblement de terre a eu lieu il y a très longtemps. Avant mon père et ma mère, avant même la génération de mes grands-parents. Ça peut sembler étrange de ma part, mais je n'arrive pas à m'imaginer cette ville en ruine. »

« Je vois ce que vous voulez dire. »

« Pourtant je pense vraiment qu'il peut y avoir des choses dans ce monde dont on peut se souvenir même si on n'y a pas assisté réellement. Comme le tremblement de terre : je ne l'ai pas oublié. Et je ne suis pas le seul. Il a beau s'être produit il y a deux cents ans, personne dans cette ville ne l'a oublié. On n'arrive pas à se l'imaginer, mais on arrive pas non plus à l'oublier. »

Au moment où Kaïm acquiesce de nouveau pour signifier à l'aubergiste qu'il l'a compris, une mélodie grave résonne sur la place. C'est l'heure à laquelle le tremblement de terre a détruit la ville.

Toutes les personnes rassemblées ici ferment les yeux, se tiennent la main et se mettent à prier, l'aubergiste et Kaïm y compris.

Les visages souriants de sa femme et de sa fille défuntes lui apparaissent. Pourquoi sont-ils si beaux et si tristes, ces visages qui croyaient de tout coeur qu'ils verraient le lendemain ?

La musique s'arrête.

Le soleil du matin s'élève au-dessus de l'horizon.

Et partout dans la ville, une multitude de fleurs blanches éclosent.

En deux cents ans, les fleurs blanches ont changé.

Les scientifiques ont avancé l'hypothèse que « le tremblement de terre a pu modifier la nature du sol », mais personne n'en connaît la raison avec certitude.

La vie des fleurs s'est rallongée.

Là où l'espace d'une journée suffisait pour les voir éclore et faner, elles restent maintenant en fleur pendant trois ou quatre jours.

Humidifiées par la rosée du matin, baignées par la lumière du soleil, les fleurs blanches s'évertuent à profiter de leur vie au maximum. Elles embellissent la ville, comme si elles s'efforçaient de vivre la portion de vie qui avait été arrachée à celles qui n'avaient jamais connues les « lendemains ».



Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:03, édité 6 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Dans la peau d'un captif

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:02

Il sait que ça ne sert à rien.
Pourtant, il ne peut réprimer cette pulsion qui monte en lui.

Il doit le faire, il doit jeter violemment son corps tout entier contre les barreaux.

Ça ne sert strictement à rien. Sa chair ne fait que rebondir contre les épais barreaux de fer.

« Numéro 8 ! Qu'est-ce que tu fabriques ? »

Les cris de colère du gardien résonnent dans tout le couloir.

On n'appelle jamais les prisonniers par leur nom, uniquement par le numéro de leur cellule.

Kaïm est le numéro 8.

Kaïm ne dit rien. Il préfère cogner son épaule contre les barreaux.

Les barreaux de fer massifs ne bronchent jamais. Ils se contentent de laisser une douleur assommante et lourde sur les muscles et les os parfaits de Kaïm.

Immédiatement, au lieu de crier à nouveau, le gardien souffle dans son sifflet, et les autres gardiens rappliquent de leur poste au pas de course.

« Numéro 8 ! Qu'est-ce qu'il te faut pour comprendre ? »

« Tu veux aller faire un tour dans la cellule disciplinaire ? »

« Ne me regarde pas comme ça. Essaie de résister, et je te garantis que ton séjour ici va être prolongé ! »

Assis sur le sol, les jambes à moitié étendues, Kaïm ignore les cris des gardiens.

Il est allé dans la cellule disciplinaire tellement de fois. Il sait qu'on lui a collé l'étiquette de « prisonnier à haut risque ».

Mais il ne peut s'en empêcher.

Quelque chose le tourmente au fond de lui-même.

Une chose piégée quelque part à l'intérieur de lui bouillonne et se contorsionne.

« Alors il paraît que toi, tu es un héros de guerre ! », dit un gardien.

« Et tu es bloqué ici. Alors, soldat de pacotille, qu'est-ce qui se passe ? On n'arrive à rien sans un ennemi en face de soi ? »

Le gardien à côté de lui se moque de Kaïm en riant.

« Dommage pour toi, mon pote, aucun ennemi ici. Aucun allié non plus. Tu es enfermé, tout seul. »

Une fois les gardiens partis, Kaïm se met en boule sur le sol, la tête dans les genoux, les yeux clos.

Tout seul...

Le gardien avait raison.


Je pensais être habitué à vivre seul. Au combat, sur la route.

Mais la solitude, ici, en prison, est plus profonde que toutes celles auxquelles j'ai dû faire face.

Et bien plus effrayante.

Des murs sur trois côtés, et derrière les barreaux, rien d'autre qu'un mur enveloppant le couloir étroit.

Cette prison a été conçue pour que les prisonniers ne puissent pas voir les autres, ni même ressentir leur présence.

La totale monotonie de ce qu'on voit paralyse également toute perception. Kaïm n'a aucune idée du nombre de jours qu'il a passés ici. Bien sûr le temps s'écoule toujours. Mais sans nulle part où aller, il ne fait que stagner à l'intérieur de lui.

La punition qu'inflige la prison à un homme n'est pas de lui ôter la liberté ni de le forcer à vivre dans la solitude.

La véritable torture est de devoir vivre dans un endroit où jamais rien ne bouge et où le temps ne s'écoule jamais.

L'eau d'une rivière ne va jamais croupir : enfermez-la dans un bocal, et c'est précisément ce qui arrivera.

Ici, c'est la même chose.

Certaines parties de lui-même, enfouies au plus profond de son corps et de son esprit, dégagent peut-être déjà une odeur pestilentielle.

Parce-qu'il en est conscient, Kaïm se relève et se jette inlassablement sur les barreaux.

En faisant cela, il sait qu'il n'a pas la moindre chance de briser un barreau.

Il n'a pas non plus l'intention de s'échapper de cette façon.

Pourtant, il continue, sans relâche.

Il ne peut s'en empêcher. Il doit le faire, encore et encore.

Juste avant que son corps ne percute les barreaux, pendant cette fraction de seconde, un souffle d'air frappe sa joue. L'air immobile bouge, ne serait-ce que pendant ce cours intervalle. Le contact de l'air est la seule chose qui donne à Kaïm une maigre notion du temps qui passe.

Les gardiens accourent, le visage noir de colère.

Maintenant, je peux voir des silhouettes humaines, à l'endroit même où il n'y avait rien d'autre qu'un mur. C'est suffisant pour m'aérer l'esprit. Ces gardiens le comprennent donc pas ?

« Très bien, numéro 8, direction la cellule disciplinaire ! On va voir si trois jours là-bas vont te remettre les idées en place ! »

Kaïm jubile à l'intérieur de lui-même et sourit en entendant les ordres.

Ils ne comprennent donc pas ? Je vais voir autre chose. Le temps va recommencer à s'écouler. Grâce à eux.

Kaïm rit très fort.

Les gardiens lui attachent les mains dans le dos, lui mettent des chaînes autour des chevilles et ils partent pour la cellule disciplinaire.

« Numéro 8 ! Qu'est-ce qui te fait rire ? »

« Ouais, arrête ça ! Ou ça sera encore pire pour toi ! »

Mais Kaïm continue de rire. Il rit à pleins poumons.

Si je remplis mes poumons d'un air nouveau, cette puanteur va-t-elle disparaître ?


Ou mon corps et mon esprit sont-ils déjà tellement pourris que je ne pourrai pas m'en débarrasser si facilement ?

Combien de temps vont-ils me laisser enfermé ici ?

Quand pourrai-je sortir ?

Sera-t-il alors trop tard ?

Quand tout en moi aura pourri, deviendrai-je moins un « homme » qu'un « corps » ?
Deviendrai-je un de ces cadavres que nos troupes abandonnent sur le champ de bataille ?

Kaïm peut à peine respirer.

C'est comme si l'air était extrait de sa poitrine et que la douleur atroce qui en découlait le faisait revenir du rêve à la réalité.

Ai-je déjà été en prison il y a bien, bien longtemps ?

Se demande-t-il à demi-mot, errant encore entre rêve et réalité.

Il a fait tellement de fois ce rêve, ou plutôt ce cauchemar.
Au réveil, il essaie de s'en souvenir, mais rien ne lui revient en mémoire. Pourtant, une chose est sûre, l'apparition de la prison et des gardiens dans le rêve est toujours la même.

Est-ce quelque chose que j'ai déjà vécu ?

Si oui, quand est-ce arrivé ?

Il ne peut pas le dire.

Quand il est bien réveillé, les questions qu'il s'était posées entre le rêve et la réalité s'effacent d'elles-mêmes de sa mémoire.

Il se lève dans un cri, la respiration saccadée, le dos de sa main essuyant les torrents de sueur sur son front, et tout ce qu'il en reste, c'est le frisson de terreur. C'est toujours comme ça.

Aujourd'hui encore...

Il marmonne des choses en essayant de déterrer le moindre souvenir enfoui dans un coin de sa mémoire : « Quelle vie ai-je pu vivre par le passé ? »

Aujourd'hui encore...

« Quelle vie ai-je pu vivre par le passé ? »



Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:03, édité 6 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le retour d'une mère

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:02

Le garçon a perdu son sourire, bien qu'il refuse de l'admettre.

« Ne sois pas absurde, Kaïm.

Regarde ! Je souris, non ? »

Ses lèvres s'étirent et laissent apparaître le blanc de ses dents contre sa peau brune.

« Si ça, ce n'est pas un sourire, alors qu'est-ce que c'est ? »

Kaïm hoche la tête mais ne dit rien. Il tape l'épaule du garçon comme pour dire :
« Bien sûr, bien sûr. »

« Allez, regarde-moi bien. Je souris, non ? »

« C'est vrai. Tu souris. »

« Peu importe, laisse tomber. Allez, on y va. »

Le garçon est d'une nature gentille et ouverte.

Dès son arrivée, il est devenu ami avec Kaïm, tandis que les autres habitants de la ville ont préféré garder leurs distances avec l'« étrange voyageur ».

Bien sûr, le garçon n'a pas choisi Kaïm, qui est bien plus âgé que lui, comme compagnon de jeu.

Il mène Kaïm à l'auberge, qui n'a pas encore ouvert ses portes pour la journée.

« Je déteste te demander de faire ça, mais... est-ce que tu pourrais m'aider, s'il te plaît ? »
La voix du garçon semble avoir été entendue.

Dans l'auberge, un ivrogne hurle à gorge déployée. Il a l'air particulièrement mauvais aujourd'hui. Kaïm réprime un soupir et entre dans l'auberge.

L'homme sur le tabouret est le père du garçon. Encore une fois, il est déjà saoul à midi.
Le garçon est ici pour le ramener chez lui. Il regarde son père d'un air triste.

Kaïm place son bras autour de l'épaule du père et écarte discrètement la bouteille de whisky.

« Ça suffit pour aujourd'hui », dit-il. L'homme pousse le bras de Kaïm et s'effondre sur le bar.

« Je déteste les gars comme toi », dit-il.

« Oui, je sais », dit Kaïm. « Pourtant, il est l'heure de rentrer. Tu as assez bu comme ça. »

« Tu m'as entendu, Kaïm. Espèce de vagabond ! Je déteste les gars comme toi.

Je déteste vraiment les gars comme toi. »

Le père est toujours comme ça lorsqu'il est saoul, il insulte tous les « vagabonds », il cherche la bagarre, et finalement; il s'écroule sur le sol et s'endort. Son fils est trop petit pour le ramener chez lui.

Dans un soupir, Kaïm se retrouve une fois encore à supporter le poids du père ivre pour l'empêcher de tomber du tabouret.

Le garçon fixe son père, un mélange de tristesse, de colère et de pitié dans les yeux.

Lorsqu'il croise le regarde de Kaïm, il hausse les épaules comme pour dire :
Désolé de t'embarquer dans cette histoire encore une fois.

Mais Kaïm a l'habitude. Il a vu le père ivre mort presque tous les jours au cours de l'année, depuis le moment où le garçon et son père se sont retrouvés à vivre seuls.

« Bon, très bien... », dit le garçon avec un sourire forcé, comme s'il essayait lui-même de se résigner à accepter la situation.

« Pauvre papa...
...pauvre moi. »

Supportant le poids du père sur son épaule, Kaïm sourit au garçon et dit :

« Oui, mais toi, tu ne sors pas et tu ne te soûles pas comme il le fait. »

« Hum », fait le garçon en bombant le torse.

« Parfois, les enfants sont plus forts que les adultes. »

Le sourire de Kaïm s'élargit comme pour lui dire : Tu as raison.

« Bien sûr que j'ai raison », semble dire le sourire qu'il fait en retour.

Au cours de l'année, le garçon de dix ans a toujours fait le même sourire :

un sourire si glacial qu'il vous gèlerait la langue si vous pouviez y goûter.

La mère du garçon, la femme du père, a quitté la maison un an plus tôt.

Elle est tombée amoureuse d'un vendeur ambulant et a abandonné le garçon et son père.

« Maman en avait assez »,
dit le garçon avec pragmatisme, en analysant l'infidélité de sa mère.

« Elle en avait assez de faire toujours la même chose. Elle s'en est rendu compte quand elle l'a rencontré. » À l'âge tendre de dix ans, le garçon a appris que certaines histoires ne peuvent être racontées que sur ce ton pragmatique.

Le père était né et avait grandi dans cette petite ville et travaillait à la mairie. Il n'était pas spécialement doué, mais ce travail ne nécessitait pas un talent particulier, ni une grande vivacité d'esprit. Tout ce qu'il avait à faire, c'était obéir aux ordres avec attention et soumission. C'est ce qu'il fit, année après année, sans faire de vagues.


« Il disait qu'on vivait une vie « paisible », mais maman ne pensait pas la même chose.
Pour elle, notre vie était juste « ordinaire », sans superflu. »

Elle a été attirée par la vie du vendeur ambulant rusé.
C'était risqué et excitant, comme de marcher sur le mur d'une prison : un faux pas et on peut se retrouver derrière les barreaux.

« Papa a dit à maman que l'homme lui mentait, que tout ce qu'il voulait, c'était son argent, mais il n'a pas réussi à la convaincre. Maman ne pensait même plus à nous. »

Avec beaucoup de distance, comme s'il la portait à bout de bras, le garçon réfléchit à la tragédie qui frappa sa famille.

« J'ai entendu le dicton « l'amour rend aveugle », c'est vraiment le cas ! », dit-il en haussant les épaules et en lâchant un rire moqueur comme un adulte mature.

Kaïm ne dit rien.

« Les enfants devraient agir en fonction de leur âge » est un autre dicton, mais il ne serait pas vraiment approprié pour un garçon ayant perdu l'amour de sa mère.

Et même si Kaïm était supposé le conseiller, le garçon lui répondrait sûrement par un sourire forcé et dirait :


« Parfois, les enfants sont plus forts que les adultes. »

Pourtant, le père du garçon n'apprécie guère que son fils utilise des expressions d'adultes.

« Cette andouille a perdu tout ce qui faisait de lui un enfant. Il me méprise maintenant. Il me trouve pathétique. Au fond de lui, il se moque de moi parce que j'ai laissé filer ma femme avec un autre homme, sale gosse. »

Tout cela le travaille particulièrement quand il est soûl.

Son agacement dépasse de loin l'amour qu'il porte à son fils. Parfois, il gifle même le garçon, en tout cas, il essaie. Quand il est ivre, le garçon peut facilement esquiver ses gifles, et son père finit souvent étalé sur le sol.

Même noyé dans son océan d'alcool, il peut parfois devenir subitement sérieux et commencer à s'interroger.

« Dis, Kaïm, tu voyages depuis longtemps, hein ? »
« Oui, oui. »

« Et ça te plaît tant que ça ? Aller dans des villes inconnues, rencontrer des étrangers, ce n'est pas une vie... Est-ce merveilleux au point de vouloir tout abandonner pour vivre de la sorte ? »

Il demande la même chose, encore et encore. La réponse de Kaïm est toujours la même.
« Parfois, c'est très plaisant, parfois, beaucoup moins. »

Il ne sait pas quoi dire d'autre.

« Tu sais, Kaïm, je n'ai jamais mis un pied en dehors de cette ville. Pareil pour mon père, mon grand-père, mon arrière-grand père, et ceux qui ont précédé. On est toujours nés et on a toujours grandi ici. La famille de ma femme aussi. Ça fait des générations que nos racines sont ici. Alors pourquoi a-t-elle fait ça ? Pourquoi est-elle partie ? De quoi avait-elle tant besoin pour nous quitter, moi et son propre fils ? »

Kaïm se conte de sourire sans répondre. La réponse à une telle question ne peut pas se dire avec des mots. Il a beau essayer de l'expliquer, la raison pour laquelle certaines personnes prennent la route, sans pouvoir résister, ne peut être comprise par ceux qui n'ont pas cette pulsion. Le père fait simplement partie de ces gens qui ne comprendront jamais.

Incapable d'arracher la moindre réponse à Kaïm, le père replonge dans l'alcool.

« J'ai peur, Kaïm », dit-il. « Mon fils pourrait faire de même. Il pourrait partir et m'abandonner d'un jour à l'autre. Quand je l'entends parler comme un adulte, je suis tellement terrifié, je n'arrive pas à le supporter. »

Finalement, la mère du garçon revient.

Le vendeur ambulant a épuisé toutes ses économies, et quand il n'a plus eu besoin d'elle, il l'a quittée. Brisée physiquement et mentalement, il ne lui reste qu'un endroit où aller :
la maison qu'elle a abandonnée.

Avant son retour, elle écrit une lettre de la ville voisine. Après l'avoir lue à maintes reprises, les yeux imbibés d'alcool, son mari s'esclaffe.

« Bien fait pour cette garce. »
Il fait mine de déchirer la lettre devant Kaïm, sans la montrer à son fils.

Kaïm raconte tout au garçon et lui demande :

« Qu'est-ce que tu veux faire ?
Quoi que tu décides, je ferai en sorte que tu y arrives. »

« Quoi que je décide ? », répond le garçon avec son habituel sourire détaché.

« Si tu veux quitter cette ville, je me débrouillerai pour que tu aies assez d'argent pour tenir un moment », dit Kaïm. « Je peux bien faire ça. »


Il est parfaitement sérieux.

Le père n'a aucune intention de pardonner à sa femme. Le sourire fier et revanchard au coin des lèvres, il va certainement la repousser si elle apparaît.

Pourtant, Kaïm sait très bien que si la mère perd sa maison et quitte la ville une fois pour toutes, le père va replonger dans l'alcool, maudire l'infidélité de sa femme, pleurer sur son sort, reporter sa colère sur les étrangers et constamment révéler ses travers à son fils.

C'est ce que les longues journées passées sur la route ont appris à Kaïm. Voyager sans cesse implique de rencontrer de nouvelles personnes, et le père de l'enfant est certainement l'une des personnes les plus faibles qu'il ait rencontrées.

« Tu pourrais rejoindre ta mère et aller dans une autre ville.

Ou si tu voulais aller quelque part tout seul, je pourrais te trouver du travail. »
Selon Kaïm, les deux solutions seraient bien meilleures pour le garçon que de continuer à vivre seul, avec son père.

Pourtant, le garçon apparemment intrigué, regarde Kaïm droit dans les yeux, laissant apparaître ses dents blanches.
« Tu as voyagé longtemps, Kaïm, hein ? »
« Oui... »
« Toujours seul ? »
« Parfois seul, parfois accompagné... »
« Humm... »

Le garçon hoche légèrement la tête, et avec le sourire triste d'un adulte, dit :
« Tu ne comprends toujours pas, hein ? »

« Quoi ? »
« Tous ces voyages et tu ne comprends toujours pas la chose la plus importante. »


Son sourire triste devient à nouveau glacial.

Kaïm comprend finalement de quoi voulait parler le garçon trois jours plus tard.

Une femme à la mine fatiguée, les vêtements en lambeaux, se traine jusqu'au marché.

Les citadins reculent sur son passage en la fixant, elle se retrouve seule, au milieu d'un large cercle.

La mère du garçon est revenue.

Le garçon se faufile à travers la foule et entre dans le cercle.
La mère voit son fils, et ses joues, fanées par le voyage, laissent apparaître un sourire.


Le garçon fait un pas, puis un autre, vers sa mère décharnée et souriante.
Au début, il est hésitant, mais à partir du troisième pas, il se met à courir et il jette ses bras autour d'elle.


Il pleure. Il sourit. Pour la première fois.
Kaïm voit en lui le sourire lumineux d'un enfant.

« Je suis désolée. Je suis tellement désolée. Pardonne-moi, s'il te plaît... », l'implore sa mère, en larmes.


Elle sert sa tête sur son sein et dit, en souriant entre deux larmes :
« Tu as tellement grandi ! »


Puis, elle ajoute : « Je ne te quitterai plus jamais. Je resterai ici pour toujours... »

Des voix s'élèvent dans la foule.


Le bruit provient de l'auberge.

C'est au tour du père de fendre la foule et d'entrer dans le cercle.
Il est soûl.
Le pas chancelant il se dirige vers sa femme et son fils. Il fixe sa femme.

Le garçon est debout entre les deux, protégeant sa mère.
« Papa, arrête ! », hurle-t-il.
« Maman est revenue. Ça suffit, non ? Pardonne-lui, papa, s'il te plaît ! »
Sa voix est emplie de larmes.

Le père ne répond rien.
Le regard tourné vers les deux, il s'effondre à genoux, les bras grands ouverts. Il étreint sa femme et son fils.

Il étreint sa femme et son fils.
La famille déchirée est à nouveau réunie.


« Papa, ne nous serres pas si fort ! Ça fait mal ! »
Le garçon pleure et sourit.
La mère ne peut que sangloter.
Le père pleure dans sa fureur.


Apercevant la scène de l'arrière de la foule, Kaïm tourne les talons.

« Tu pas vraiment ? »,
lui répète inlassablement le garçon en accompagnant Kaïm jusqu'au bout de la ville.

« Oui. Je veux traverser l'océan avant que l'hiver n'arrive. »

« Papa te regrette déjà. Il dit que vous auriez pu devenir deux bons copains de bar. »


« Tu pourras boire avec lui quand tu seras plus grand. »

« Quand je serai plus grand, hein ? »,
le garçon penche la tête, un peu embarrassé, puis il murmure :
« Je ne sais pas si je vivrai encore dans cette ville. »

Personne ne le sait, bien sûr. Peut-être que dans quelques années, le père recommencera à passer ses journées à boire parce-que son fils aura quitté le domicile et sa famille.
Et pourtant...

Kaïm se rappelle d'une chose qu'il a oubliée de dire au père du garçon.

« On appelle ça un « voyage » parce qu'on a un endroit où revenir. Peu importe le nombre de détours, ou d'erreurs qu'une personne peut faire, tant qu'elle a un endroit où revenir, une personne peut toujours recommencer. »
« Je ne comprends pas », dit le garçon.

Kaïm se rappelle d'autre chose.

« Souris pour moi »,
dit-il une dernière fois en posant sa main sur l'épaule de l'enfant.

« Comme ça ? »
Il montre ses dents blanches, et ses joues se plissent.
C'est un beau sourire.


Il a finalement réussi à retrouver le sourire d'un jeune garçon.

« Maintenant, à ton tour, Kaïm. »
« Oui... bien sûr. »

Le garçon inspecte le sourire de Kaïm, comme pour lui donner une note.

« Peut-être un peu triste », dit-il. Le fait qu'il plaisante donne encore plus de force à ses mots.

Le garçon sourit à nouveau, comme pour donner un modèle à Kaïm.

« Bon, eh bien, dit-il en remuant la main, je vais faire des achats avec papa et maman aujourd'hui. »

Kaïm lui sourit aussi et s'en va.

Puis il entend le garçon dire son nom une dernière fois.
« Même si on se dit adieu, je ne vais pas pleurer, Kaïm !
Parfois, les enfants sont plus forts que les adultes. »


Kaïm ne regarde pas en arrière, sa seule réponse est un signe de la main.
L'expression du garçon aurait sûrement changé si leurs regards s'étaient croisés.


Il décide de jouer le dur jusqu'à la fin.

Kaïm prend la route.


Après une courte pause, son voyage sans endroit où revenir recommence.


Un voyage sans endroit où revenir, les poètes appellent ça le « vagabondage ».



Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:03, édité 6 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Les adeptes du vent

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:02

De forts vents ont toujours soufflé sur cette vaste prairie.
La topographie de la région en est peut-être responsable, mais la direction du vent ne change jamais, quelle que soit l’heure ou la saison :
D’est en ouest, de là où le soleil se lève vers là où le soleil se couche.
Fouettés par les vents constants, les troncs et les branches déformés d’arbustes penchent tous à l’ouest. Aucune herbe haute n’est visible ici et l’herbe qui réussit à pousser est aplatie en direction de l’ouest. Des caravanes et des groupes de gens empruntent la seule route présente dans la prairie. Ils ne font que passer dans un sens, d’est en ouest, avec le vent dans le dos pour les aider. Les voyageurs qui vont d’ouest en est utilisent toujours la route tortueuse qui serpente entre les montages du sud. Ce parcours est bien plus long, mais aussi bien plus facile que de traverser la prairie avec le vent de face.
La route de la prairie s’appelle le Courant Perpétuel. Comme une grande rivière qui s’écoule toujours dans le même sens, les traces de pas sur cette route vont d’est en ouest depuis des lustres et probablement pour encore longtemps. Des silhouettes humaines sur l’horizon du soleil levant s’évanouissent dans l’horizon du soleil couchant. Aucun voyageur ne passe dans l’autre sens, même exceptionnellement.
La première fois qu’elle a vu Kaïm sur le Courant Perpétuel, la fille était une enfant.
« Alors ma grand-mère était-elle en vie ? »
Pour répondre à la question naturelle de la fillette, Kaïm sourit et dit :
« Oui et je me rappelle aussi que c’était une gentille vieille dame. »
Regardant la route, la fillette pointe du doigt la ligne des collines qui disparaissent au loin.
« Ma grande-mère a arpenté sept collines pendant son voyage. »
« Sept, c’est beaucoup ? »
« Oui, oui, Mamie a vécu longtemps. La plupart des gens finissent leur voyage au bout de cinq collines. Les proches construisent alors une petite tombe, puis continuent le périple… »
La fillette pointe du doigt le sol à ses pieds.
« Voilà où je suis arrivée, moi », dit-elle fièrement, arborant un large sourire. La religion de la fillette et sa famille consiste à croire pieusement que s’ils consacrent leur vie à marcher vers l’est, contre le Courant Perpétuel, ils parviendront à la source même du Courant.
Ces croyants sont appelés « les Adeptes du Vent ».
Le mot laisse transparaître de la crainte et de la tristesse, mais aussi un peu de mépris. Les Adeptes du vent sont dénués de désirs matériels. Ils vivent dans le seul but de marcher vers l’est. Aucun doute ne les habite. Ils donnent naissance à des enfants en route et ils les élèvent en continuant leur voyage. Quand ils atteignent l’âge où ils perdent leurs forces, leur périple prend fin. Cependant, le voyage de leur famille continue. Des enfants aux petits-enfants et aux arrière-petits-enfants, leur croyance est transmise.


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:33, édité 4 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Te reverrai-je un jour (suite des adeptes du vent )

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:02

L’aventure de la famille de cette fillette avait commencé avec sa défunte grand-mère, qui partit du côté ouest du Courant Perpétuel avec son fils, qui avait alors l’âge de la fillette. Les Adeptes du vent ne marchent évidemment pas toute l’année. Pendant la saison où les vents sont particulièrement puissants, c’est-à-dire de la fin de l’automne au début du printemps, ils s’installent dans des villes éparpillées le long de la route et gagnent de l’argent en effectuant des tâches que les citadins refusent de faire eux-mêmes. Certains Adeptes choisissent de rester en ville, alors que d’autres au contraire emmènent des citadins avec eux quand ils se remettent en route au printemps. Les citadins concernés sont notamment les personnes dont ils sont tombés amoureux pendant le long hiver, les garçons qui rêvent de voyager ou les adultes las de vivre en ville.
Voilà les raisons pour lesquelles les citadins regardent les Adeptes du vent de façon confuse. La mère de la petite fille était une de celles qui avaient rejoint l’expédition à mi-chemin et la fillette pourrait dans quelques années tomber amoureuse de quelqu’un habitant dans une ville quelconque. Elle pourrait choisir de vivre en ville ou elle pourrait aussi bien inviter l’être aimé à la rejoindre sur la route. A ce moment-là, elle n’a aucune idée de ce qui l’attend.
Le père de la fillette l’appelle : « il est temps d’y aller ! »
Leur bref repas est terminé. Triste de partir, elle se lève à contrecoeur. Elle dit : « Quel dommage ! J’aurais aimé discuter plus. Mais nous devons arriver à la prochaine ville avant que la neige ne tombe. » Constamment exposées aux vents contraires, ses joues sont rouges et sèches, ses lèvres gercées, mais c’est avec un sourire radieux qu’elle souhaite un bon voyage à Kaïm. C’est le sourire serein de quelqu’un qui n’a absolument aucun doute sur le but de sa vie.
« Est-ce que je te reverrai un jour ? », demande-t-elle.
« Probablement » répond Kaïm en lui rendant son sourire dont la beauté est inégalable. Il est arrivé au milieu d’un voyage qui l’emmènera au-delà de l’extrémité ouest du Courant Perpétuel. Il se dirige vers le champ de bataille tel un mercenaire et le temps que la bataille à l’ouest soit terminée, un nouveau combat aura débuté à l’est. Ce sera un long et pénible voyage sans espoir. Quand il rencontrera de nouveau la fillette sur le chemin, le sourire de Kaïm sera emprunt d’encore plus d’ombres.
Peut-être comme un cadeau d’adieu, la fillette se met à chanter :
Ce vent, d’où vient-il ?
Où commence-t-il son voyage ?
Vient-il de l’endroit où la vie émerge ?
Ou commence-t-il là où la vie s’éteint ?

« Au revoir », dit la fillette en marchant péniblement, les cheveux dans le vent.
Dix longues années se sont écoulées quand Kaïm revoit cette jeune fille.
C’est le printemps, la prairie est parsemée de jolies fleurs blanches. Elle s’est mariée à un jeune homme qui travaille dans la confection et la cordonnerie dans une ville.
« C’est le troisième printemps que je passe ici », dit-elle en caressant affectueusement son gras ventre. Dans quelques jours, elle enfantera et deviendra mère.
« Et tes parents… ? », demande Kaïm.
Elle hausse les épaules et regarde vers l’est.
« Ils continuent leur voyage. Je suis la seule à être restée ici. »
Kaïm ne demande pas les raisons de son choix. Continuer le voyage est une façon de vivre et rester en ville en est une autre. Aucune n’est meilleure que l’autre. La seule réponse pour la jeune fille réside dans le sourire qui illumine son visage.
« Mais assez parlé de moi », dit-elle en le regardant avec méfiance.
« Vous n’avez pas changé du tout depuis tout ce temps. »
Pour Kaïm qui a mille ans, dix années ne représentent rien de plus qu’un changement de saison.
« Certaines vies sont ainsi », dit-il avec un sourire forcé.
« Certains personnes dans ce monde ne vieillissent jamais, quelle que soit la durée de leur vie. »
Il regarde la jeune fille devenue une femme et se repose la question : « Vivre à l’infini à travers les siècles : est-ce une bénédiction ou une malédiction ? »
La remarque de Kaïm tient à peine lieu d’explication, mais la fille la comprend apparemment.
« Si c’est le cas, vous devriez être celui qui va à la source du vent. Vous seriez un parfait Adepte du Vent », dit-elle. Elle a peut-être raison après tout : l’espérance de vie accordée aux humains est bien trop courte pour voyager contre le Courant Perpétuel afin d’atteindre la source.
Toutefois Kaïm secoue lentement la tête.
« Je ne suis pas qualifié pour ce voyage. »
« Quoi ? Tout le monde peut être un Adepte du Vent. Il suffit de vouloir voir de ses propres yeux où le vent naît. » Ayant affirmé cela, la jeune fille ajoute cependant avec une pointe de tristesse : « Personne n’a encore réussi… je crois ».
L’origine du Vent se trouve dans un lieu qui n’est nulle part. Même si, après un long voyage, une personne parvient à la source du Courant Perpétuel, le vent qui soufflera là-bas ne sera pas qu’un vent d’est, mais aussi un vent d’ouest, du nord et du sud : des vents sans limites, des vents infinis. Les êtres humains qui ne sont pas éternels osent faire ce voyage sans fin. Cela peut s’avérer être une tragédie ultime, ou bien une comédie ultime. Toutefois Kaïm sait que personne ne peut considérer ça comme un exercice futile.
« Et comment vas-tu ? », demande-t-il à la jeune femme. « Tu ne comptes pas reprendre ton voyage ? » Elle réfléchit pendant un instant et, caressant son gros ventre, elle penche la tête et dit : « Je me demande… je pourrais vouloir continuer à vivre ainsi pour toujours. Ou bien, je pourrais ressentir le désir d’atteindre la source du vent. »


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:34, édité 5 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Un autre voyage sans fin (suite de te reverrai-je un jour )

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:02

Tous les Adeptes du Vent sans exception disent que vous ne pouvez jamais savoir ce qui motive une reprise du voyage. Un jour, soudainement, vous abandonnez votre vie citadine et vous vous mettez à marcher. Ce n’est pas toujours parce que vous avez rencontré un Adepte du Vent qui vous a donné envie d’être sur la route. Beaucoup de gens décident soudainement de partir seuls. Les enseignements des Adeptes du Vent stipulent que tous les êtres humains nourrissent le désir d’un voyage sans fin. Ils ne sont probablement pas conscients de ce désir parce qu’il est enfoui plus profondément que la mémoire. A un moment donné, quelque chose fait remonter ce désir à la surface et vous devenez un Adepte du Vent.
« Même vous, avez ce désir », dit la femme à Kaïm.
« Je ne sais pas… »
« C’est vrai » dit-elle « ça ne fait aucun doute. »
Son regard est aussi franc et déterminé que la dernière fois où il l’a vue. Les yeux rivés sur lui, elle montre son ventre.
« Je n’ai pas totalement perdu ce désir. »
« Je suis sûr que ta vie actuelle te rend heureuse. »
« Bien sûr… »
« Penses-tu vraiment que le jour viendra où tu voudras te remettre à voyager même si tu dois renoncer à ce bonheur ? »

Au lieu de répondre, elle esquisse un doux sourire.
Plusieurs années se sont écoulées, mais de temps en temps, Kaïm se souvient des mots de la jeune fille : chacun nourrit le désir d’un voyage sans fin. Pour Kaïm, vivre représente déjà un voyage sans fin. Au cours de ce préiple, il a été témoin d’un nombre incalculable de morts et aussi de naissances. La vie humaine est bien trop courte, trop fragile et fugace. Pourtant, plus il médite sur l’évanescence de la vie, plus il sent étrangement que les mots comme « éternel » et « perpétuel » s’appliquent plus à la vie, aussi limitée soit-elle, qu’à toute autre chose.
Voyageant dans le Courant Perpétuel pour la première fois depuis tant d’années, Kaïm regarde discrètement les funérailles d’un Adepte du Vent. Un jeune garçon en tenue de deuil se tient près de la route, distribuant des fleurs sauvages aux passants en les encourageant à « offrir une fleur à une âme noble qui a réussi à voyager jusqu’ici. » Kaïm prend une fleur et demande au garçon : « C’est un membre de ta famille ? »
« Oui, ma grand-mère », acquiesce le garçon, son visage rappelant à Kaïm une personne qu’il a connue il y a longtemps.
La vieille femme allongée dans le cercueil est sans doute la jeune fille. Kaïm en est persuadé.
« Grand-mère a voyagé très longtemps. Elle a emmené mon père avec elle quand il était tout petit. Vous voyez cette colline là-bas ? Elle a commencé son voyage bien plus loin et elle est arrivée jusqu’ici. » Finalement, la jeune fille avait repris la route. Elle s’était détournée de sa vie en ville, avait pris son enfant par la main et elle s’était lancée dans ce voyage sans fin. Son souhait d’atteindre l’endroit où le vent naît avait été transmis à son fils, puis à son petit-fils et ainsi de suite de génération en génération. Se diriger vers une terre que personne ne peut espérer atteindre et le faire de génération en génération, c’est un autre voyage sans fin.
Est-ce une tragédie ? Une comédie ? Le sourire serein sur le visage de la vieille femme dans le cercueil est peut-être la réponse. Kaïm dépose la fleur à ses pieds comme une offrande. Les membres de la famille qui ont voyagé avec elle chantent en cœur pour la disparue :
Ce vent, d’où vient-il ?
Où commence-t-il son voyage ?
Vient-il de l’endroit où la vie émerge ?
Ou commence-t-il là où la vie s’éteint ?

Le vent se met à souffler. Il balaie la vaste prairie. Kaïm avance lentement vers sa destination.
« Bon voyage ! », lance le garçon. Ses joues rouges et sèches comme celles de la femme il y a bien longtemps, s’adoucissent alors en un sourire qu’il adresse au voyageur sur le départ.


Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:06, édité 11 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Petite menteuse

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:03

Tout le monde au marché déteste cette petite fille. Pas encore dix ans et loin d’avoir perdu la douce innocence de l’enfance, elle n’inspire que le mépris chez les adultes qui possèdent une boutique au marché. La raison est simple. Elle ment à propos de tout.

« Hé, Monsieur, je viens de voir un cambrioleur s’introduire dans votre maison ! »
« Madame, tout vient de dégringoler de vos étagères ! »
« Hé, tout le monde, vous avez entendu ce que le voyageur a dit ? Des bandits prévoient d’attaquer ce marché ! »

Même les mensonges les plus inoffensifs peuvent agacer quand ils se répètent trop souvent. La colère des commerçants monte.

« Vous feriez bien de vous méfier d’elle, vous aussi ». Dit la marchande de fruit et légumes à Kaïm.

« Comme personne ne la croit plus ici, elle est à l’affût des nouveaux venus ou des étrangers. Quelqu’un comme vous serait une cible parfaite pour elle. »

Elle avait peut-être raison. Kaïm est nouveau en ville. Il est arrivé il y a quelques jours et il a commencé à travailler au marché aujourd’hui.

« Que font ses parents ? », demande Kaïm en déchargeant une charretée de légumes. La femme fronce les sourcils et secoue la tête dans un soupir.

« Elle n’a pas de parents. »

« Ils sont décédés ? »

« La mère est morte, c’est sûr, il y a peut-être quatre ou cinq ans. C’était une jeune femme pleine de vie qui n’avait jamais été malade, même d’un simple rhume, de toute sa vie. Puis un jour, elle s’est effondrée et elle est morte sur le coup. »

« Et son père ? »

Elle soupire encore plus profondément et dit :
« Il est parti pour trouver du travail en ville. »

Les parents tenaient une épicerie au marché. En réalité, la mère s’occupait de la boutique presque seul puisqu’elle gérait les achats et les ventes des différentes marchandises entreposées. A sa mort, les finances s’effondrèrent jusqu’à ce que quelqu’un reprenne la boutique. Le père s’en alla pour une lointaine capitale à la recherche d’un travail bien payé qui lui permettrait de rembourser ses dettes. Il promit de revenir sis mois plus tard, mais ça fait déjà un ans de ça, Des lettres de lui arrivaient à l’occasion chez son ami le tailleur, mais depuis 6 mois plus rien.

« Je suppose que vous trouver ça triste pour cette petite fille d’attendre le retour de son père, mais quand même… »

La fillette dort désormais dans un coin de l’entrepôt qui appartient aux gens du marché.

« Nous parlions tous de prendre soin d’elle. »

Cela ne surprend aucunement Kaïm. Il sait d’expérience que toutes les personnes qui travaillent au marché, pas seulement cette gentille femme potelée, on bon cœur et sont généreux malgré leurs modestes moyens. Sinon, ils n’auraient jamais engagé un étranger comme lui.

« Mais bien avant que les six premiers mois s’écoulent, on en avait tous ras le bol d’elle. Elle était mignonne et simple quand sa mère était en vie, mais cet évènement tragique l’a perturbée. Toute sa gentillesse a disparu. Bien sûr, nous étions tous navrés pour elle et nous nous sommes relayés pour la nourrir et l’habiller de vieux vêtements, mais elle a tellement menti à tous les adultes que plus personne ne se préoccupe d’elle aujourd’hui. Pourquoi ne comprend-elle pas ça… ? »

« Elle doit se sentir seule, vous ne pensez pas ? »

Avec un sourire peiné, la femme hausse les épaules et dit :
« Assez jacassé pour aujourd’hui. Au travail ! » Puis elle entre dans la boutique.

Kaïm est en train de trier les légumes qu’il a déchargés devant la boutique quand il entend une petite voix derrière lui.

« Hé, Monsieur, vous êtes nouveau ici ? »

C’est la fillette.

« Oui… »

« Vous ne venez pas de la ville, si ? »

« Non… »

« Est-ce que vous vivez au-dessus de la boutique ? »

« Pour l’instant en tous cas. Ça me convient. »

« Je vais vous dire un secret, d’accord ? »

Et c’est parti, « D’accord », dit Kaïm sans s’arrêter de travailler.

« Il y a un fantôme sur ce marché. Les gens n’en parlent à personne parce que c’est mauvais pour les affaires, mais il existe vraiment. Je le vois tout le temps. »

« Vraiment ?! », répond Kaïm en feignant la surprise.

Il décide d’entrer dans son jeu plutôt que de la repousser parce qu’elle ment. Dans sa vie sans fin, il a eu l’occasion de rencontrer tellement d’enfants qui avaient perdu leurs parents ou qui avaient été abandonnés. La tristesse et la solitude des enfants qui ont été projetés dans le monde, seuls, sont des sentiments que Kaïm ressent en errant à l’infini.

« Quel genre de fantôme ? »

« Une femme. J’ignore son identité. »

D’après elle, c’est le fantôme d’une mère qui a perdu son enfant. Sa petite fille, son unique enfant, est morte à cause d’une épidémie. Submergée par le chagrin, la mère choisit de mourir. Aujourd’hui, son fantôme qui est à la recherche de sa fille apparaît au marché tous les soirs.

« Pauvre mère ! Elle s’est tuée pour retrouver sa fille, elle ne parvient pas à la trouver dans l’autre monde. Du coup, elle ne cesse de la chercher et de crier : Où es-tu ? Viens vite avec Maman dans l’autre monde. »

La fillette raconte son histoire avec un très grand sérieux.

« Vous ne trouvez pas ça triste ? », demande-t-elle à Kaïm.
Elle a les larmes aux yeux, ce qui prouve à Kaïm qu’elle ment sans aucun doute.
Même si la marchande ne l’avait pas mis en garde, il aurait su que c’était un mensonge basé sur ce qu’elle lui avait raconté du passé de la fillette. Kaïm range avec soin des grappes de raisin bien mûr sur un présentoir et demande à la petite fille :

« Pourquoi penses-tu que la mère ne réussit pas à retrouver sa fille ? »

« Quoi ? », lui répond-elle d’un air hébété.

Il continue : « Eh bien, la fille n’est pas dans l’autre monde et elle n’erre pas dans ce monde, alors où est-elle ? »

Kaïm ne souhaite pas effectuer un contre-interrogatoire. Il a simplement conscience que quelqu’un qui ment par chagrin peut avoir moins de ma à reconnaître ce mensonge pour ce qu’il est. La solitude de la fillette qui a perdu sa mère et qui a été abandonnée par son père ne se manifeste pas par un petit mensonge, mais un mensonge perpétuel.

« Hum, maintenant que vous le dites, c’est vrai que c’est étrange », dit la fillette en souriant calmement.

« Mais où bien a pu aller cette fille ? »
Kaïm envisage l’espace d’un instant de pointer son doigt sur la fille pour lui dire « juste ici », mais avant qu’il n’en ai eu le temps, elle continue :

« C’est la première fois que quelqu’un me demande ça. Vous êtes…Différent. »

« Je ne sais pas… »

« Si, vous l’êtes. Vous êtes différent », insiste la fillette.

« Je pense qu’on peut être amis. » Son sourire s’agrandit.
Kaïm lui lance un sourire sans dire mot. A ce moment-là, ils entendent la marchande de fruits et légumes arriver de l’arrière-boutique et la fillette s’enfuit en courant. Juste avant de disparaître, la fille fait un petit signe de la main a Kaïm comme pour lui dire « A bientôt ». Pour la première fois, le visage de la fillette aux traits bien trop adultes arbore une expression enfantine de son âge.

La fille commence à venir voir Kaïm à la boutique plusieurs fois par jour quand la marchande s’absente. Elle lui raconte mensonge sur mensonge.

- J’ai préparé des cookies avec ma mère hier soir, je voulais t’en donner, mais ils étaient si bons que j’ai tout mangé.
- Des bandits m’ont enlevée quand j’étais bébé, mais mon père est venu me sauver et il a frappé tous les méchants pour éviter que je sois blessée.
- Ma maison ? Elle est grande et blanche, elle se trouve au pied de la montagne. Vous êtes nouveau ici, c’est pour ça que vous ne savez probablement pas que c’est la plus grande maison de la ville.
- Vous n’avez pas de famille ? Vous êtes seul ? Pauvre Kaïm ! J’aimerais pouvoir partager un peu de mon bonheur avec vous !

Tous ses mensonges naissent du chagrin, des mensonges solitaires qu’elle ne pourrait jamais raconter aux gens du marché qui connaissent son passé. A la fin de toutes discussions avec Kaïm, en partant, la fillette met son doigt devant la bouche et dit :

« C’est notre petit secret. N’en parlez pas à la marchande. »

Bien sûr, Kaïm ne raconte rien à personne. S’il se trouve dans une situation où les gens du marché médisent de la fillette, il s’éclipse discrètement. Les mensonges et les dénigrements sont amusants, il ne prennent pas forme quand ils sont racontés, mais seulement quand quelqu’un est présent pour les écouter et les approuver. Quelqu’un de véritablement seul ne peut jamais dire de mal sur autrui. C’est la même chose pour les mensonges. Comme elle a quelqu’un à qui raconter ses mensonges, la fillette n’est plus vouée à tomber dans l’abysse de l’isolement total. Pour protéger le petit bonheur triste de la fillette, Kaïm joue le rôle de l’auditeur qui ne soulève aucune objection.

Un jour, la fillette vient voir Kaïm et fait particulièrement attention à ne pas être remarquée par la marchande ou par les propriétaires des boutiques voisines.

« Dites-moi, Monsieur, avez-vous prévu de rester ici longtemps ? »

« Non », répond Kaïm en continuant à décharger les fruits et légumes.

« Vous partirez quand vous aurez économisé assez d’argent ? »

« Probablement »

« Mais vous n’avez pas encore amassé assez d’argent ? »

« Non, pas encore », dit-il en se forçant à sourire à la fillette.

C’est un de ses petits mensonges à lui, il a déjà assez d’argent pour subvenir à ses besoins sur la route. Il n’a pas non plus accepté ce travail à demeure parce qu’il a énormément besoin d’argent. Il reste ici, car il n’a pas trouvé de destination où il aimerait se rendre. Un voyage sans fin. Les sages disent que nous avons besoin de rêves et de buts dans la vie. Les rêves à réaliser et les objectifs à atteindre apparaissent comme des points de repère dans la vie précisément parce que la vie a un début et une fin.

Quels sont les rêves et es buts de quelqu’un qui est condamné à vivre éternellement ? La vie de Kaïm n’est pas un voyage à effectuer dans la hâte. Ce n’est pas non plus un voyage qu peut être précipité. Dériver jour après jour sans destination ne peut même pas être qualifié de voyage.

La fillette dit : « Si j’était vous, je quitterais ce marché dès que j’aurais économisé assez d’argent pour voyager deux ou trois jours. »

Kaïm lui répond par un sourire affligé et silencieux. Quelle serait l’expression du vissage de la fillette si Kaïm venait à lui dire :
« Je reste ici pour toi » ?

Je trouve un sens à ma vie en ce moment en étant l’auditeur de tes mensonges.

Au moment où ces mots lui viennent à l’esprit, ces mots qu’il ne pourra jamais lui dire, la fillette regarde autour d’elle furtivement et dit dans un murmure :
« Si vous voulez partir d’ici bientôt, je connais un bon moyen d’y arriver »

« Un Bon moyen… ? »

« Introduisez-vous dans la boutique du tailler et volez la caisse. Il y a un pot dans le petit placard au fond de la boutique. Il est rempli d’argent. »

« Est-ce que tu es en train de me dire que je dois voler ? »

« Oui. »

Elle regarde Kaïm droit dans les yeux avec une assurance infaillible. Très sérieusement, elle poursuit son explication :
« Ce tailleur mérite d’être dépouillé. »

Selon elle, l’argent dans le pot est de l’argent sale.
Elle dit : « Je connais une fille, une bonne amie à moi, qui a vécu des événements dramatiques. Sa mère est morte son père est parti pour trouver du travail dans la capitale. Du coup, elle se retrouve toute seule. Son père était censé revenir la chercher au bout de six mois, mais elle n’a eu aucune nouvelle. »

Encore un autre mensonge né de son chagrin. Kaïm demande calmement :
« Y’a-t’il un lien entre ton amie et le tailleur ? »

Elle répond : « Bien sûr, il y a un lien étroit. Le père envoyait de l’argent à sa fille chaque mois comme il l’avait promis, pour lui faciliter la vie en ville. Il lui écrivait aussi, il voulait lui raconter qu’il avait trouvé un bon travail en ville, qu’elle devrait venir vivre avec lui immédiatement, qu’il était trop occupé pour venir la chercher, alors elle devrait venir le rejoindre. Il lui envoyait de l’argent pour le voyage. Mais aucune de ces lettres et pas un sou n’ont été transmis à la fille. Et comment ça se fait d’après vous ? »

Avant que Kaïm ne puisse répondre, la fillette dit :
« L’erreur qu’il a faite était d’envoyer les lettres et l’argent chez le tailleur. Il garde tout l’argent pour lui. »

Kaïm détourne le regard.

Afin d’étayer un triste mensonge, la fillette a inventé un mensonge encore plus désolant, un mensonge qui peut blesser une tierce personne.

« Ce serait un jeu d’enfant de forcer la serrure de la porte de derrière chez le tailleur », ajoute la fille avant de s’en aller en sautillant sans attendre la réponse de Kaïm.

Le lendemain matin, la fillette arrive en courant dans l’épicerie, en criant le nom de la propriétaire. Elle adresse directement la parole à la femme et non à Kaïm :
« Des cambrioleurs sont entrés par effraction chez le tailleur cette nuit ! »

Elle raconte avoir vue des voleurs s’introduire furtivement tard la nuit après la fermeture du marché. En se forçant à sourire, la femme dit :
« c’est pas vrai ! Ça dû être terrible ! »

Manifestement, elle ne prend pas la fillette au sérieux.

« Mais c’est vrai ! Je les ai vus, je vous jure ! »

« Écoute, fillette, j’en ai assez entendu de ta part. Tu es une telle petite menteuse que ça me terrifie de penser que tu deviendras une voleuse ou une arnaqueuse quand tu seras adulte. Je dois ouvrir la boutique, alors si tu veux bien me laisser tranquille ? Va mentir à quelqu’un d’autre. »

Elle a à peine dit son dernier mot que quelqu’un a l’extérieur crie

« Au secours ! A l’aide ! » C’est le tailleur qui est dabs la rue, l’air horrifié et criant à pleins poumons.

« Des… des cambrioleurs ! il ont volé mon argent ! »

La fillette s’éclipse en voyant le tailleur entrer. Une vive agitation s’empare du marché. Une chose est sûre : La fillette ne mentait pas. Trop abitués à ses mensonges, les gens se mettent à penser à un autre genre de mensonges.

« Peut-être que c’est elle la coupable. Qu’en pensez-vous ? »

Et de fil en aiguille, les choses s’enveniment…

« Je pense que vous avez peut-être raison. »

« C’est vrai qu’elle sait jouer la comédie ! »

« Je ne pense pas qu’elle se gênerait. »

« Trouvons-la On la fera avouer… même si on doit se montrer un peu durs avec elle. »

Personne ne s’oppose à cette proposition. Certains courent voir à l’entrepôt, d’autres commencent à fouiller le marché.

« Impossible de mettre la main dessus ! »

« l’entrepôt est vide. »

« Elle s’est enfuie avec l’argent ! »

Alors que les spéculations vont bon train, Kaïm finit par tout comprendre. Après tous ses tristes mensonges, la fillette est partie en disant la vérité.

« Elle n’a pas pu aller bien loin ! »

« Ouais, on peut encore la rattraper ! »

« La petite voleuse ! Attendez que je lui mette la main dessus ! »

Les hommes fulminent et les femmes attisent leur colère :

« Bien ! Infligez-lui ce qu’elle mérite ! »

« On a été si gentils avec elle et voilà comment elle nous traite ! Il est hors de question qu’elle s’en sorte ! »

Mais Kaïm se dresse en travers de leur chemin.

« Hé, dégage ! »

Les hommes sont hors d’eux, mais Kaïm sait que s’il le voulait, il pourrait les assommer tous d’un coup, alors qu’eux seraient incapables de le toucher. Au lieu de ça, il maintient sa position de et lance une bourse en cuir au sol, au pieds des hommes.

« L’argent volé est dedans », dit-il.

« Quoi ? »

« Désolé, je l’ai volé. »

Une agitation confuse se transforme vote en crise de colère. Kaïm lève la main pour montrer qu’il ne résistera pas.

« Faite de moi ce que vous voulez. Je suis prêt. »

L’épicière passe le mur des hommes et lui crie :

« Comment avez-vous pu faire ça, Kaïm ? »

« Je voulais l’argent, c’est tout. »

« Et vous ne dites pas ça pour protéger la fillette ? »

La femme a beaucoup trop d’intuition. Se forçant à sourire, Kaïm s’adresse au tailleur :
« L’argent était dans le pot dans le petit placard, n’est-ce pas ? »

L’homme hoche la tête énergiquement :
« C’est vrai ! Ça doit être le coupable ! Je gardais bien l’argent dans le pot ! c’est un voleur »

« Il n’y avait pas que l’argent dans le pot, n’est-ce pas ? »

« Que voulez-vous dire ? »

« il y avait aussi des lettres, des lettres écries par le père de la fillette. »

« C’est faux ! Vous êtes devenu fou ! »

« Pourtant, c’est la vérité. »

« Non, il ne pouvais pas y avoir de lettres ! Je les ai toutes jetées… »

Le tailleur plaque sa main sur sa bouche. Mais c’est trop tard. L’épicière lui lance un regard furieux.

« Qu’est-ce que tout ça veut dire ? », demande-t-elle.

« Heu…non…je veux dire… »

« Il faudrait mieux tout nous raconter. »

Les regards en colère passent de Kaïm au tailleur.
Quelques jours plus tard, deux lettres expédiées par la fillette arrivent pour « La femme de l’épicerie et le gentil monsieur du dessus. » La lettre de Kaïm raconte que la fille a réussi à retrouver son père dans la capitale. Il n’y a aucun moyen de savoir si c’est vrai ou faux. C’est difficile d’imaginer qu’un petite fille puisse retrouver si facilement son père dans une grande ville sans connaître son adresse ou son lieu de travail.

Pourtant, il choisir de la croire quand elle écrit :
« Maintenant, je suis heureuse. »

Les êtres humains sont les seuls animaux à mentir. Il y a les mensonges qui dupent, les mensonges qui profitent et les mensonges qui protègent un cœur de la solitude et du chagrin écrasants. Si les mensonges n’existaient pas dans ce monde, de nombreux conflits et malentendus disparaîtraient très certainement. D’un autre côté, c’est peut-être parce que ce monde mélange vérité et mensonges que les gens ont appris à « croire ».
Quand il a terminé sa lecture, Kaïm observe la femme. Concentrée sur sa lettre, elle relève timidement la t^te quand elle sent le regard de Kaïm.

« J’abandonne ! », déclare-t-elle. « Écoutez ça : »

Je vous remercie tous, vous et les autres gens du marché, pour tout ce que vous avez fait pour moi. Je ne vous oublierai jamais tant que je vivrai.

« Une menteuse jusqu’au bout, cette fillette ! », sanglote-t-elle en souriant.


Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:04, édité 4 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Ils vivent dans des coquilles

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:03

en attente


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:47, édité 2 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le mercenaire trop bavard

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:03

en attente


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:47, édité 2 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Ne m'oublie pas maintenant, entendu ?

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:04

« Cher frère ! »

Le cri vient de derrière alors qu’il se faufile dans la foule. Au début, Kaïm n’est pas conscient que la personne s’adresse à lui et il continue de marcher à la recherche d’un logement pour la nuit. Mais le cri se réitère tout près de lui : « Cher frère ! Grand frère ! » C’est curieux. La dernière fois qu’il est venu dans cette ville, c’était il y a quatre-vingts ans. Personne ici ne peu le connaître.

« Attends, grand frère ! Ne t’en va pas ! »

Au départ étonné, il devient intrigué, car la voix qui l’appelle « grand frère » appartient à une vieille femme. Sans baisser sa garde, il se retourne lentement. Comme il le pensait, il s’agit d’une femme âgée. Habillée comme une petite fille, la minuscule vieille femme regarde Kaïm droit dans les yeux avec un grand sourire.

« Je pense que vous vous méprenez », dit-il en montrant sa gêne.

« Non, pas du tout », répond-elle en secouant la tête et en souriant. « Vous êtes grand frère Kaïm ! »

« Quoi…? »

« Qu’est-ce qui se passe, Kaïm, tu m’as oubliée ? »

« Heu…non…je veux dire… »

Il n’arrive pas à se souvenir d’elle. Même s’il y était parvenu, il sait qu’il ne connaît personne dans cette ville. Il se demande si ça pourrait être une personne qu’il aurait rencontrée sur la route autrefois ? Il est pourtant certain de ne pas la reconnaître et le plus étrange reste la raison pour laquelle cette femme qui pourrait être sa grand-mère l’appelle « grand frère » ?

« Ne fais pas semblant de ne pas me reconnaître, Kaïm ! C’est si méchant ! »

Elle lui cri si fort dessus que les gens dans la foule s’arrêtent pour les observer. Ce n’est pas seulement parce qu’elle crie, bien sûr. Les gens finissent toujours par crier pour ce faire entendre dans une rue bondée. Les cris seuls n’attireraient pas l’attention. La voix de la vieille femme n’est pas celle d’un adulte ordinaire. Elle ressemble plus à la voix innocente, sans retenue d’une petite fille qui met toute son âme dans ses paroles.

Les gens lancent un regard choqué vers la vieille femme avant de vite détourner les yeux. Leur désarroi est compréhensible. La vieille femme a les cheveux d’un blanc éclatant, attachés avec un ruban de couleur. Sa robe à fleurs et avec des manches à pois est identique à celle d’une petite fille. De nombreux passants la regardent avec un m mélange de sympathie et de pitié. Peu a peu, Kaïm commence à saisir la situation. Cette vieille femme a simplement vécu trop longtemps. C’est pourquoi le passé, emprisonné dans sa mémoire, est devenu plus réel pour elle que la réalité qu’elle a sous les yeux. Un passant entre deux âges tire le bras de Kaïm.

« Si j’était vous, je poursuivrais simplement mon chemin. Ne vous approchez pas d’elle. Elle ne vous apportera que des problèmes. »

« C’est vrai », dit la femme à ses côtés en hochant la tête. « Vous ne vivez pas ici, du coup, vous ne savez pas que cette vieille femme est sénile. Vous n’avez qu’à l’ignorer. Elle oubliera tout dans cinq minutes. »*

Ils ont peut-être raison, mais le fait est que cette vieille femme connaît le nom de Kaïm. Dans la case de son esprit correspondant à l’enfance, elle considère Kaïm comme son « grand frère »

Il tente de sonder sa mémoire lointaine. Il n’a séjourné que quelques jours ici et c’était il y a très longtemps. Il n’a rencontré que très peu de gens et aucun ne peut être encore vivant. Quand Kaïm se poste devant la vieille femme, le couple de fouineurs est indigné.
« Voilà ce qu’on obtient quand on essaie d’aider quelqu’un ! », grommelle le mari. Sa femme ajoute : « Laisse-les se débrouiller tout seuls et partons. » Et c’est exactement ce qu’ils font.

Haussant la voix qui devient alors stridente, la vieille femme les interpelle alors qu’ils rouspètent : « Ne m’oubliez pas maintenant, entendu ? »

A cet instant, la mémoire de Kaïm fait le lien. La vieille femme découvre avec joie dans son regard qu’il l’a enfin reconnue.

« Tu te souviens de moi maintenant ? », crie-t-elle, « Je suis Shushu. C’est moi…Shushu ! »

Il se souvient effectivement de cette fille qu’il avait rencontrée dans cette ville quatre-vingts ans plus tôt. A l’époque, elle avait entre cinq et six ans. C’était une enfant précoce. Loin d’être timide avec les étrangers, car son père était aubergiste.

Elle avait certainement entendu cette expression quelque part et du coup, à chaque fois qu’un invité partait après avoir séjourné à l’auberge, au lieu de dire simplement « au revoir » ou « merci », elle souriait et lançait un joyeux « Ne m’oubliez pas maintenant, entendu ? »

Seulement maintenant, quand il peut soudain voir la fillette qui se cache sous les rides, Kaïm doit détourner le regard.

«Qu’est-ce qu’il se passe, grand frère ? »

Il est incapable d’affronter directement le regard vide de Shushu. Quatre-vingts abs se sont écoulés ! Qu’est-ce qu’un homme qui ne vieillit pas peut avoir à raconter à une fillette issue d’un lointain passé et qui a trop vieilli ?

« Laissez-moi passer s’il vous plait, désolé, laissez-moi passer s’il vous plait. »

Se frayant un passage dans la foule, un jeune homme se précipite vers Shushu et Kaïm ; « Arrière-grand-mère ! Combien de fois dois-je te répéter de ne pas sortir sans m’avertir ? »

Après avoir réprimandé la vieille femme, il se retourne vers Kaïm, se courbant e signe d’excuse.
« Je suis profondément désolé si elle vous a ennuyé. Elle est âgée et de plus en plus sénile. Veuillez la pardonner. »

Shushu fait une moue désapprobatrice et demande :
« De quoi parles-tu ? Je ne fais que jouer avec grand frère Kaïm. Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ? »

Elle regarde le jeune homme et rajoute : »Qui êtes-vous ? »

Le jeune homme lance un regard triste à Kaïm et se met à s’excuser de nouveau. Avec un sourire affligé, Kaïm m’arrête. Kaïm sait que parfois une vie peut être plus triste et déchirante quand elle est prolongée que quand elle est écourtée. Cependant, une vie a beau être terriblement triste et déchirante, personne n’a le droit de la mépriser.

« Elle ne comprend simplement pas qu’elle est vieille. Même si je lui présentais un miroir, elle me demanderait qui est cette vieille femme. »

Le jeune homme qu’i s’appelle Khache explique plus précisément la situation à Kaïm :
« Elle peut oublier qu’elle a pris un petit-déjeuner, alors que ses souvenirs d’enfance son intacts. »

Kaïm acquiesce silencieusement. Khasche et Kaïm s’assoient sur un banc de la place et regardent Shushu cueillir des fleurs. Elle semble composer un couronne de fleurs pour son « grand frère » de retour après une si longue absence.

« Mais, Monsieur, vous avez du temps devant vous ? Vous n’étiez pas pressé d’aller quelque part ? »

« Non, ça va. Ne vous inquiétez pas. »

« Merci beaucoup »

Il sourit pour la première fois et dut : « Ça fait des lustres que je ne l’ai pas vue si heureuse. »

Le jeune homme semble convaincu que son arrière-grand-mère a retrouvé en Kaïm une personne qui ressemble à quelqu’un qu’elle connaissait enfant. Kaïm ne le contredit pas. Il sait que Khasche est incapable d’imaginer l’existence d’une personne qui ne vieillit jamais et il n’a pas besoin de l’envisager de toute façon.

« Sa santé s’est beaucoup détériorée dernièrement. A chaque fois qu’elle a une poussé de fièvre, on se demande si c’est bientôt la fin et on se prépare au pire. Mais elle s’en remet. Parfois, on plaisante en disant que son esprit est une telle passoire qu’elle en a mêle oublié de mourir. »

Kaïm observe le jeune homme de profil. Khasche a un sourire adorable sur le visage quand il parle de son arrière-grand-mère. Ça ne fait aucun doute qu’elle s’en occupait et jouait avec lui quand il était enfant. Adulte aujourd’hui, Khasche prend soin de son arrière-grand-mère comme un père avec sa propre fille.

Il lui dit : « C’est jolie, arrière-grand-mère. Je ne t’ai pas vue faire de bouquet depuis longtemps ! »

Accroupie dans l’herbe, les fleurs à la main. Shushu répond :
« C’est faux, Je lui ai fait un bouquet hier ! »

Puis elle dit à Kaïm :
« Hein, c’est vrai, grand frère ? Tu l’as même mis dans tes cheveux pour me faire plaisir, n’est-ce pas ? »

Kaïm met ses mains autour de sa bouche et lui répond :
« Évidement, ça sentait si bon ! »

Le visage de Shushu se plisse de joie. Submergé par l’émotion. Khasche baisse la tête. Kaïm demande à Khasche : « C’est vous qui prenez soin d’elle ? »

« Oui, oui, avec ma femme Cynthia. »

« Que font vos parents ? Ou même vos grands-parents ? Sont-ils toujours vivants ? »

Khasche hausse les épaules et répond :
« Mon arrière-grand-mère et moi somme les deux seuls membres de la famille encore vivants. »

Ses grands-parents sont morts tous les deux suite à une épidémie il y a vingt ans. Son père a péri pendant la guerre qui eut lieu dans cette région il y a dis ans. Sa mère, la petite-fille de Shushu, a vieilli plus vite que sa propre mère et elle s’est éteinte il y a cinq ans.

« Mon arrière-grand-mère a dû assister à toutes ces funérailles au fil des années ; celles de ses enfants et de ses petits-enfants. Avant qu’on s’en rende compte, elle était devenue la personne la plus âgée de la ville. On doit se sentir très seul dans cette situation… »

« C’est sûr », répond Kaïm.

« C’est certainement une faveur divine de laisser l’esprit divaguer quand un individu vit trop longtemps. Enfin, c’est comme ça que je vois les choses ces derniers temps. On pourrait croire qu’elle se sent seule après avoir perdu tous ces proches, mais pas du tout. Vivre longtemps permet de cultiver de nombreux souvenir. Ce n’est peut être pas une si mauvaise chose de vivre dans ses souvenirs au terme de sa vie.

Shushu se relève, les bras remplis de fleurs.

« Grand frère Kaïm ! Je vais faire une couronne de fleurs rien que pour toi ! S’il me reste des fleurs, j’en ferai une deuxième pour quelqu’un d’autre. »

Perplexes, Kaïm et Khashe se regardent en souriant.

« Pourquoi souriez-vous ainsi ? », demande Shushu. « Vous êtes amis maintenant ? »

Surprise, elle écarquille ses yeux ridés, fait un grand sourire aux deux hommes et s’effondre dans l’herbe. Khasche se met a courir à la recherche d’un médecin, mais Kaïm le retient en lui saisissant le bras et dit : « Vous feriez mieux de rester à ses côtés. »

Ironiquement, Kaïm, qui ne pourra jamais véritablement savoir ce que cela fait de vieillir, a assisté à d’innombrables morts au fil des années. Grâce à son expérience, il est convaincu que Shushu ne s’en remettra pas cette fois. Shushu repose sur le dos, à l’endroit où elle est tombée, sa brassée de fleurs désormais étalée sur a poitrine.

Elle sourit.

« Attends une minute, grand frère Kaïm. Je te donne la couronne de fleurs tout de suite… »

Son esprit erre toujours dans les souvenirs du passé. Restera-t-elle dans cet état jusqu’à la fin ?

« Continue à te battre, arrière-grand-mère ! Ne laisse pas tomber ! », Khasche prend sa main et l’encourage tout en fondant en larmes, mais il se peut qu’elle n’ai même pas conscience qu’il s’agisse de son petit-fils.

« C’est moi, arrière-grand-mère, c’est moi, Khasche ! Tu ne pas oublié, hein ? J’ai fait ta toilette hier soir, Tu savais qui j’étais à ce moment-là, non ? »

Khasche l’implore de toutes ses forces.

Mais Shushu, un sourire enfantin aux lèvres, est en train de partir pour l’autre monde.

« Je vais bientôt être père, arrière-grand-mère ! Tu t’en souviens ? Je te l’ai dit hier soir, Cynthia est enceinte. Ça fera de toi une arrière-arrière-grand-mère ! Notre famille s’agrandira… Une nouvelle personne de même sang que toi. »

Toujours souriante, Shushu prend entre ses doigts tremblants une des fleurs sur sa poitrine. Elle la pousse vers Khasche et dans un murmure, elle dit :

« Ne m’oublie pas maintenant, entendu ? »

Khasche ne comprend pas. C’est normal: comment aurait-il pu connaître l’expression qu’elle utilisait toujours bien avant qu’il soit né ?

Kaïm pose son bras sur l’épaule de Khasche et dit : « Répondez-lui »

« Je comprends, arrière-grand-mère, jamais je ne t’oublierai. C’est impossible. Comment pourrais-je oublier mon arrière-grand-mère ? »

« Ne m’oublie pas maintenant, entendu ? »

« Jamais je ne t’oublierai, arrière-grand-mère, crois-moi. Je me souviendrai de toi toute ma vie. »

« Ne m’oublie pas maintenant, entendu ? »
Shushu ferme les yeux et pose une main sur les fleurs étalées sur sa poitrine comme si elle cherchait quelque chose à tâtons. On dirait presque qu’elle essaie d’ouvrir la porte de ses souvenirs.

Une légère brise l’effleure.

Les fleurs sur sa poitrine vacillent au gré du vent comme les souvenirs. Parmi ses souvenirs se trouve certainement le Kaïm d’il y a quatre-vingts ans. Kaïm attrape un pétale dans le vent et l’enferme dans la paume de sa main. Shushu ne rouvrira plus les yeux. Elle entame un voyage dans un monde où le passé comme le présent n’existe pas. Les seuls qu’elle abandonne sont Kaïm, qui continuera à vivre pour toujours, et Khasche, qui est sur le point d’accueillir un nouvelle être dans ce monde.

S’accrochant au corps de sont arrière-grand-mère Khasche, en pleurs, relève la tête pour regarder Kaïm.

« Merci mille fois », dit-il à Kaïm le voyageur. « Grâce à vous, mon arrière-grand-mère a connu le bonheur de conclure sa vie en cueillant des fleurs. »

« Je n’y suis pour rien », répond Kaïm.

Il referme la main sur le pétale et dit à Klassche :
« Je suis sûr que si elle avait eu le temps de faire un bouquet, elle l’aurait offert à l’adorable nouveau-né. »

Khasche penche timidement la tête et murmure : « J’espère que vous avez raison. » Puis, esquissant un sourire à travers ses larmes, il affirme :

« Je suis sûr que vous avez raison. »

« A propos de la promesse que vous lui avez faite. Comportez-vous bien et ne l’oubliez pas. »

« Non, bien sûr… »

« Les gens continuent de vivre dans la mémoire des survivants. »

Sur ces mots, Kaïm s’en va lentement. Derrière lui, il entend la voix de Shushu.

Ne m’oublie pas maintenant, grand frère Kaïm, entendu ?

C’est la voix de la fillette il y a quatre-vingts ans qui résonne toujours plus clairement. Douce et innocente, faisant ses adieux à l’homme qui voyagera dans la vie pour l’éternité.



Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:05, édité 4 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Lettres d'un faible

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:04

en attente


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:46, édité 2 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Cloche du soir

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:04

en attendante


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:46, édité 2 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

La portraitiste des défunts

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:06

en attente


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:48, édité 1 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

L'île élégiaque

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:07

en attente


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:48, édité 1 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le héros

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:07

en attente


Dernière édition par Sorayan le Mar 23 Fév - 16:49, édité 1 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le pain de mamie Coto

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:07

Rien ne pourra empêcher le village de devenir un champ de bataille. Les troupes ennemies ont traversé le col, au nord, et ont installé leur camp dans les environs. Les troupes nationales sont là aussi, envoyant des unités une à une dans le village pour contenir les attaques ennemies. L’endroit est une véritable poudrière.

Entouré de montagnes où de grands axes s’entrecroisent. Le village est un point stratégique pour le transport. Il ne faut en aucun cas qu’il tombe entre les mains ennemies. S’il venait à le capturer, l’adversaire aurait de grandes chances de gagner la guerre. De longues années de combats reposent désormais sur cette bataille majeure. C’est une bataille inévitable. La logique est claire, simple, implacable. Et elle va faire de ce village paisible un champ de bataille d’un moment à l’autre.

L’armée a ordonné aux villageois d’évacuer les lieux. Les civils ne pourraient qu’entraver le bon déroulement des évènements.

« L’ennemi veut en finir avant que le temps ne se refroidisse. »

« Alors, qu’est-ce que ça veut dire ? Encore un mois ? Deux semaines ? »

« Vos affaires sont prêtes ? Pas la peine de se retrouver en plein milieu de la bataille et de se faire tuer. A quoi bon mourir pour rien ! »

« Laissez tomber le superflu. Chargez-vous le moins possible et partez le plus loin que vous pourrez. »

« Quand je pense à tous nos ancêtres qui ont protégé nos maison et nos terres, je n’arrive pas à me dire que tout cela va être détruit une fois le combat commencé… »

« On ne peut rien y faire. C’est la faute à pas de chance, c’est tout. »

« Il faut juste qu’on s’accroche jusqu’à la fin de la guerre et on reviendra quand on saura qui a gagné. »

« Pour l’instant, le plus important, c’est de partir d’ici. »

« C’est vrai, c’est tout ce qu’on peut faire. »

« On doit rester en vie. Mieux vaut tout perdre due mourir. »

« Pourquoi est-ce qu’il faut que ça nous arrive ? »

Les villageois partent par petits groupes, les premiers cherchant des abris temporaires. Le temps que la forêt ne se teinte légèrement rouge, le village est quasiment désert. Les seuls habitants sont désormais les personnes âgées, qui vivent seuls et qui n’ont nulle part où aller. L’armée a construit un camp de réfugiés rudimentaire pour les personnes capables de traverser plusieurs montagnes pour l’atteindre. Les pauvres personnes âgées chancellent déjà sous le poids des vêtements qu’elles portent sur le dos…

La seule personne restant dans le village est mamie Coto.

Alors mercenaire, Kaïm rencontra la vieille Coto peu après avoir rejoint l’unité protégeant le village. Ce jour-là, il faisait son tour de garde quant il aperçut une vieille femme travaillant dans les champs. C’était mamie Coto.

Un soldat qu l’accompagnait lui cria : « Hé, vieille femme, ça suffit ! »

Un autre hurla : « Vous feriez mieux de partir d’ici maintenant si vous voulez rester en vie. La bataille va commencer dans deux ou trois jours. Combien de fois faudra-t-il qu’on vous dise de rejoindre le camp de réfugiés ? »

La vieille Coto resta courbée, à travailler la terre. Manifestement, elle ne récoltait rien. Si la scène s’était passée à l’époque où les cultures arrivent à maturité, ça aurai eu du sens qu’elle se dépêche de tout récolter. En fait, elle se contentait de retourner la terre, comme si elle avait oublié qu’une bataille était sur le point d’éclater.

« Est-ce que la vieille est sourde ? Ou juste sénile ? »

D’un air dégoûté, le capitaine appela Kaïm : « Hé, le nouveau ! Occupe-toi d’elle ! Emmène-la au camp de réfugiés. Traîne la par les pieds s’il le faut ! On ne peut pas se permettre de l’avoir dans les pattes. Elle va nous gêner plus qu’autre chose quand la bataille aura commencé. »

Le capitaine avait un ton arrogant. Plus un officier est peureux, plus il devient fier et dominateur, et moins il arrive à cacher sa nervosité à l’approche d’une bataille. Sans rien dire Kaïm se dirigea à grands pas vers la vieille femme dans le champ.

« On avance ! », lui lança le capitaine, mais il ne se retourna pas. Quelques jours suffiraient pour décider de l’issue de la bataille pour le village, ce qui illustre bien à quel point elle s’annonçait violente. Travailler dans les champs était désormais utile. Même le lopin de terre le plus soigné serait piétiné par les bottes des soldats. La récolte de l’année suivante n’était plus à l’ordre du jour. Et personne ne savait combien d’années seraient nécessaires pour que le village retrouve sa tranquillité.

Quand Kaïm s’approcha d’elle dans le champ, la vieille femme continua de travailler et dit :
« N’essayer pas de m’arrêter ! »

De près, elle paraissait bien plus forte que de loin. Il s’agissait certainement d’une de ces vieilles personnes têtues et grincheuses que les villageois n’osaient pas approcher en temps de paix.

« Vous n’allez pas partir ? », demanda Kaïm.

« Pour aller Où ? », lui cracha-t-elle.

« Ils ont construit un camp où vous pouvez vous rendre… »

La vieille Coto grommela et dit à Kaïm :
« Vous êtes nouveau. Je ne vous ai jamais vu. »
« Oui… »

« Alors vous ne savez même pas à quoi ressemble le camp. Vous, les soldats, vous n’avez à vous inquiéter de rien. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

La vieille Coto ne dit rien mais montra la montagne escarpée, dressée comme un décor sur la façade ouest du village. Kaïm demanda : « C’est là-bas qu’est le camp ? »

« Bien sûr que non, il faut traverser cette montagne et encore une autre pour y arriver. Personne de mon âge ne peut marcher aussi loin. Pourquoi construire un camp dans un endroit pareil ? A leur avis, combien de personnes âgées y arriveront ? Ils pourraient aussi bien nous abandonner à notre triste sort comme au bon vieux temps. »

Kaïm ne sut quoi répondre. Continuant à creuser, la vieille femme grogna : « C’est toujours pareil avec le gouvernement »

Elle était de toute évidence en colère mais sûrement aussi très triste.

« Vous faites votre tour de garde, hein ? Alors je ne vais pas vous retenir plus longtemps… »

« Non, vous voyez… »

« Vous ne m’obligerez pas à aller dans ce maudit camp de réfugiés. Pas la peine d’insister. Je ne vais nulle part. C’est le village où je suis née et j’ai passé toute ma vie ici. »

« Je comprends ce que vous ressentez, mais cet endroit va bientôt devenir un véritable champ de bataille. »

« Je sais. »

« Alors… »

« Alors quoi ? »

Encore une fois, Kaïm resta bouche bée. En la voyant ainsi, elle sourit et dit :
« Vous êtes un jeune homme bon. C’est plutôt rare pour un soldat. »

Pour la première fois son visage s’adoucit. Quand elle n’était pas irritée, son sourire devenait adorable.

« Quand cette endroit sera devenu un champ de bataille, des gens vont mourir. Beaucoup de gens. J’en suis consciente, ne vous en faite pas. Mais j’ai du travail, mon garçon. Me demander de tout arrêter et fuir revient à me demander de mourir. Puisque de toute façon je vais mourir dans peu de temps, j’aimerais que vous me laissiez faire ce que je veux. Ça ne devrait vous posez aucun problème. »

Kaïm resta silencieux. Non pas parce qu’encore une fois, il ne savait pas quoi répondre, mais parce qu’il pensait qu’elle avait raison. « Puisque de toute façon je vais mourir », avait-elle dit. Conscient que c’est mots ne pourraient jamais sortir de sa bouche. Kaïm n’avait d’autre solution que de respecter son choix en silence.

« Très bien, maintenant, filez, mon garçon, j’ai du travail. »

« Qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? »

« Voyez par vous-même ! »

« Désolé, je n’y connais pas grand-chose. »

« Comme tous les autres soldats », dit la vieille Coto en souriant.

« Les gens comme vous ne pensent qu’à tuer des ennemis. Vous ne connaissez rien sur la culture. » Une fois encore, une pointe de tristesse transparut chez elle. Elle appréciait assez Kaïm pour lui faire la faveur de donner une explication.

« Je sème des graines », dit-elle.
Les graines de blé se sèment à l’automne, germent au cours de l’hiver, explosent au printemps et dorent les champs en été.

« Je fais toujours mes semis quand les cimes au nord deviennent blanches. Tous les ans, et cette année ne fera pas exception à la règle. »

Les graines germeraient-elles dans les champs piétinés ? Kaïm en doutait. Cependant mamie Coto ne montra pas le moindre signe d’inquiétude ou de résignation en dispersant les graines sur le sol fraîchement retourné. Ses mains reproduisaient les gestes ancestraux avec aisance et naturel, comme pour donner l’impression à Kaïm que ce qu’elle faisait cette année n’était ni plus nui moins que ce qu’elle avait fait tout au long de sa vie. De ce fait, les mots sortirent de la bouche de Kaïm avec une telle douceur qu’il en fut lui-mêm étonné.

« Et si les graines ne poussent pas ? »

« Alors je recommencerai l’année suivante. Et si l’année suivante est mauvaise, je le referai l’année d’après. Il faut semer des graines. C’est comme ça que h’ai vécu toute ma vie. Si on ne sème rien, rien ne pousse. Vous voyer ce que je veux dire ? »

« Je crois… »

« Qu’il y ai un combat ou non, peu importe. Je vais juste faire ce que j’ai à faire. C’est tout. »

Elle parlait avec certitude, son visage ridé s’adoucissant avec un sourire lorsqu’elle ajouta :
« On ne peut pas apprécier un repas si on sait que les choses n’ont pas été faites comme il se doit. »

« Vous êtes en train de dire que c’est ce qui donne un sens à votre vie ? »
C’était la question à laquelle Kaïm avait longtemps cherché une réponse. Pour quelle raison était-il dans ce monde ? Qu’était-il censé accomplir ici ? Il n’avait cessé de vagabonder dans cette vie sans fin sans connaître les réponses à ces questions, justement parce qu’il ne connaissait pas les réponses.
« Je ne me pose pas de telles questions », dit timidement mamie Coto.

« Je me contente de moudre le blé que j’ai récolté et de faire du pain à l’automne. Ce pain est très spécial. Rien n’est aussi bon que le premier pain pétri avec le blé cultivé dans l’année. C’est ce qu mon petit-fils attend impatiemment chaque année. Je ne vais me mettre à prendre une année sabbatique, n’est-ce pas ? »

« Je vois ce que vous voulez dire. »

« Non, vous ne voyez pas », déclara-t-elle. « Vous n’êtes qu’un soldat. »

A nouveau, son visage s’était endurci. Elle ne sourit plus de la journée.


Quand Kaïm retourna aux baraquements, un soldat en poste au village depuis plus de six mois lui dit : « Cette vieille peau ne peut pas nous supporter. »

« Parce qu’on a détruit le village ? »

« En partie, je suppose, mais pour elle, ça doit être plus profond que ça. »

Mamie Coto avait perdu toute sa famille à la guerre. Son mari était mort au combat quarante ans plus tôt, puis ce fut au tour de son fils et de sa femme qui périrent dans la guerre qui s’était déroulée vingt ans auparavant. Et aujourd’hui, son unique petit-fils devait combattre dans cette guerre.

« Il est dabs quelle unité ? », demanda Kaïm au soldat.

L’homme haussa les épaules et nomma une unité qui avait été envoyée dans une zone où les combats étaient des plus violents.

« Tu parles d’une veine ! Les affrontements sont tellement rude qu’à sa place, je préférerais me faire exécuter pour désertion. Il a peut-être une chance sur deux de revenir vivant. Non, plutôt une sur trois. »

Si son petit-fils venait à mourir, mamie Coto serait toute seule dans ce monde. Elle n’aurait plus personne à qui donner son pain.

« Ça doit être dur de se retrouver seul à cet âge », dit le soldat.

« Quand je voie mamie Coto, je ne peux m’empêcher de penser à ma mère. Il est hors de question que je me fasse tuer. Ça la ferait pleurer pour l’éternité. Pareil pour toi, hein Kaïm ? »

Kaïm ne répondit rien. Il n’avait pas le droit de se mettre dans la même catégorie que ce soldat. La batille commença trois jours plus tard. L’offensive ennemie était encore plus violente que prévu. Les forces de défense n’avaient d’autre choix que de mettre tout ce qu’elles avaient dans la bataille. Kaïm s’échappa du front et se rendit vers la maison de mamie Coto. Il la trouva prête à partir pour le champ, comme d’habitude. Elle ne montra aucun signe de peur concernant la bataille. Les gens qui connaissent exactement leur objectif et qui refusent obstinément d’être dérangés dans leur tâche, peuvent être plus fort que tout.

A cet instant, Kaïm comprit qu’un mortel pouvait être bien plus fort qu’un être destiné à vivre éternellement. Parce qu’il en avait si profondément conscience, il resta devant elle, en travers de son chemin. Il prit la vieille femme frêle dans ses bras et la ramena à bras-le-corps dans la maison.

« Qu’est-ce que vous faites ? Laissez-moi ! Je ne vais pas suivre les ordres d’un soldat ! J’ai du travail ! »

« Oui, je sais », répondit Kaïm.

« Alors, reposez-moi sur le sol ! »

« Je ne veux pas vous laisser mourir. »

La tenant contre sa poitrine, il la regarda dans les yeux et la supplia :
« Je veux que vous fassiez du pain l’automne prochain à partir d’une nouvelle récolte. »

Elle arrêta de remuer les bras et les jambes dans une tentative de se libérer de son étreinte. Elle le fixa elle aussi quand il dit :
« Tant que vous aurez quelqu’un à nourrir avec votre pain frais, je veux que vous continuiez à préparer du pain année après année. »

La vieille Coto poussa un gros soupir et bredouilla en souriant :
« Je savais que vous étiez un soldat étrange. »

La bataille fit rage pendant plusieurs jours. Le capitaine arrogant et peureux mourut au combat. Le soldat qui avait raconté l’histoire de mamie Coto à Kaïm mourut également. Les pertes furent incalculables chez les troupes de défense, de même que chez l’ennemi. Le village fut dévoré par les flammes de la guerre, et le champ de ma vieille Coto fut ravagé par le piétinement des soldats. Le camp de Kaïm réussit a retenir l’ennemi, et le fit battre en retraite vers le nord. La bataille terminée, il ne resta plus que le village désert et dévasté.

La guerre prit fin tandis que le printemps faisait place à l’été. Au prix de nombreuses pertes. L’armée avait repoussé l’invasion ennemie. Le village commença à ce remettre peu à peu. Comme mamie Coto l’avait prévue, aucune des personnes âgées qui avaient traversé les montagnes pour le camp de réfugiés ne revint en vie.

A l’automne, Kaïm revient au village. Ça lui fait chaud au cœur d’apercevoir la vieille Coto semer le blé dans le champ. Ainsi…elle recommence cette année. Et l’année prochaine, et encore l’année d’après, aussi longtemps qu’elle sera vivante. Elle remarque Kaïm et se dirige vers lui avec un sourire accueillant. Une année a passé. Elle semble avoir rapetissé.

« Ça faisait longtemps », dit-elle. « Alors, ils ne vous ont pas tué ! »

« Et je suis heureux de voir que vous aller bien, vous aussi. »

« On m’a dit que vous étiez resté près de ma maison pendant la bataille, et que vous avez combattu les troupes ennemies pour qu’elles ne s’en approchent pas ! »

Kaïm lui sourit timidement. « Et votre blé ? », demande-t-il.

« Tout a été détruit, bien sûr. La pire récolte que j’ai jamais eue, quelques maigres tiges, A peine assez pour un pain. »

Elle lui dit tout cela avec une aisance déconcertante. Puis, ses yeux s’arrêtent sur lui et elle demande : « Vous en voulez ? »

« Quoi… ? »

« Du pain, pardi ! J’en prépare un tout de suite si vous m’aidez à le manger. »

« Oui, bien sûr, mais… »

Mamie Coto comprit l’hésitation e Kaïm et lui dit en souriant calmement :

« Eh oui, mon petit-fils est mort. Je l’ai appris à la fin de l’été. Je l’attendais avec espoir…pensant lui préparer un pain dès son retour. »

En voyant Kaïm baisser la tête en silence, elle adopte un ton d’entrain, comme si elle devait le consoler :

« Allez, ce n’est rien, vous mangerez sa part. Il sera sûrement plus dur que d’habitude à cause de la récolte de cette année, mais je suis sûre que mon petit-fils serait heureux de savoir que je nourris l’homme qui m’a sauvé la vie. »

Ainsi, cette vieille femme a perdu toute sa famille à la guerre. En un mot, il ne reste personne pour profiter de son pain. Cependant, elle demande avec empressement à Kaïm : « Attendez juste une minute, que je finisse ça ». Elle est en train de semer les graines pour la récolte suivante. Elle fait ça parce que c’est ce qu’elle a toujours fait, parce que c’est ce qu’elle est censée faire. Kaïm se retient de lui proposer son aide et reste immobile, à regarder la vieille Coto toute courbée. A la lumière du soleil crépusculaire de l’automne, elle est tristement petite et tristement belle.

Kaïm mange le pain fraîchement préparé. La vieille Coto avait raison : Préparé avec du blé dont on ne s’est pas occupé correctement, le pain est dur, sec et fade. Pourtant, de tous les pains qu’il a mangés et qu’il mangera dans son infinie longue vie, c’est de loin le meilleur.


Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:07, édité 3 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Adieu, l'ami

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:07

Même quand il essaie d’avoir l’air détaché, ses sentiments transparaissent. Il est timide, craintif et gentil. Il a beau faire de son mieux pour prendre une expression menaçante, le sourire qui en résulte est incroyablement doux, presque adulateur.

C’est pourquoi Kaïm lui répète sans cesse de « laisser tomber », quand ils sont juchés sur des tabourets de bar, quand ils travaillent dans la carrière, quand ils se promènent au marché ou quand ils se trouvent sur la route pavée.

« Mais pourquoi, grand frère ? » demande Hosee en faisant la moue ; Il appelle toujours Kaïm « grand frère » et bien que Kaïm ne lui ait jamais rien demandé, il saisit toutes les occasions pour le suivre. Dans ce sens, il l’adule presque.

« S’il te plait, emmène-moi avec toi quand tu quittes la ville, grand frère Kaïm : », le supplie-t-il comme un enfant, alors qu’il est assez âgé pour avoir un travail comme tout le monde.

« Naviguer sur les océans. Traverser des continents, voyager partout…mon cœur bat la chamade quand j’imagine toute cette liberté », dit-il, les yeux pétillants comme ceux d’un enfant.

« J’ai toujours voulu rencontrer un voyageur comme toi, grand frère. Emmène-moi avec toi, s’il te plait ! Je ne supporte plus cette ville de ploucs. »

Il prend la main de Kaïm et s’y cramponne comme un petit garçon. Souvent, il regarde les gens autour d’eux dans la rue ou dans l’auberge et leur fait ouvertement des grimaces pour montrer à Kaïm son dégoût.

« Tu viens d’une ville toi aussi, tu sais donc de quoi je parle. La seule chose que possède cette ville, c’est son histoire. Bien sûr qu’elle date, mais elle est a moitié morte. Regarde les visages de ces gens. Pas un seul d’entre eux n’a une étincelle dans les yeux. Tout ce qu’ils veulent, c’est voir passer les jours sans rencontrer de problèmes. C’est le pire endroit au monde. Si je reste cloîtré ici plus longtemps, je vais me décomposer. »

Aucune étincelle ? Kaïm ne voit pas ça de cette façon. Les gens ici se comportent avec le raffinement et la modération adéquats pour une ville historique surnommée « la Capitale antique ». Ils ne nourrissent simplement aucune ambition allant de pair avec les grands espoir ou les dangers.

N’ayant jamais mis les pieds hors de sa ville natale, Hosee ignore tout des autres villes.

Kaïm n’en sait que trop sur les autres villes. Il y a celles qui étaient autrefois les rives droite et gauche d’une même ville séparée par une rivière, mais qui aujourd’hui se livrent une intense et constante bataille vindicative. D’autres souffrent de la famine et les habitants se volent de la nourriture entre eux. Ailleurs, des villes prospères sont rongées par la criminalité causée par l’appât du gain. Il existe aussi des villes où les maisons pourrissent, abandonnées par leurs propriétaires partis à la recherche de richesses, alors que de l’autre côté de la colline, des villes florissantes accueillent des gens qui se réjouissent de leur fortune toute la nuit.

Au cours de son voyage sans fin, Kaïm a traversé un nombre incalculable de villes, ce qui l’amène non seulement à penser, mais aussi à confier à Hosee : « C’est une belle ville ici »
Mais la dernière chose que veut entendre Hosee sur sa ville natale, ce sont des louanges.

« Tu plaisantes », répond-il.

« Pas du tout », dit Kaïm. « C’est vraiment une belle ville. »

« Et moi, je te répète que c’est faux. »

« Aucun endroit n’est parfait c’est sûr. »

« Je ne parle pas de perfection, Ça ne fait que six mois environ que tu séjournes ici. Tu ne peux pas savoir. Je suis coincé dans cette ville de ploucs depuis ma naissance. Tu ne peux pas comprendre ce que je ressens. Je m’ennuie à mort, cette ville me rend malade. Je ne la supporte plus. »

Kaïm comprend très bien de quoi parle Hosee. Pourtant… Kaïm acquiesce en lançant à Hosee un sourire amer. Il ajoute : « Tu sais, certaines personnes dans ce monde donneraient n’importe quoi pour s’ennuyer comme toi parce que tu vis des jours heureux. »

« Et bien…c’est possible… »

« Je pense que tu as eu beaucoup de chance de naître dans une ville comme celle-ci, où les gens sont si heureux. »

Quand vous passer la nuit dans une auberge de la ville, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, sans craindre le moindre problème. La nuit, les jeunes femmes marchent dans la rue sans porter d’arme pour ce protéger. Les enfants ne manquent pas d’une nourriture certes simple, mais nourrissante, et il peuvent jouer dehors jusqu’à la tombée de la nuit.

La route vous apprend certaines choses. Plus vous voyer de villes, plus la leçon est fondamentale et plus elle vous marque. Les choses que Hosee considère comme acquises sont les clés essentielles de bonheur.

« Je n’en suis pas si sûr, grand frère. Tes rêves ne se réalisent-ils pas grâce au bonheur ? Si tu n’as qu’à vivre tranquillement dans la paix et la sécurité, quel est l’intérêt de vivre alors ? »

Hosee ne contredit pas Kaïm pour le simple plaisir de discuter. Regardant Kaïm dans les yeux, il pose ces questions avec le plus grand sérieux et la plus profonde sincérité. Kaïm voit en Hosee un homme honnête en franc. C’est précisément à cause de sa bonne éducation sans problème qu’il a fini par se sentir enfermé dans sa ville natale. L’ironie de la situation fait mal au cœur à Kaïm, ce qui lui donne envie de défier Hosee.

« Alors dis-moi, quel est ton rêve ? »

« Mon rêve ? Ça paraît évident, non ? Partir d’ici le plus tôt possible. »

« Et pour aller où ? »

« N’importe où. Ailleurs. »

« Et que feras-tu quand tu seras arrivé à destination ? »

« Je ne sais pas. »

« Que feras-tu si tu arrives dans un endroit qui ne correspond pas du tout à tes attentes ? »

« Je t’ai déjà dit que je ne savais pas, non ? Arrête d’être si dur avec moi, grand frère. »

« Je ne suis pas dur avec toi, il faut que tu réfléchisses à tout ça. »

« Ça suffit ! Un étranger comme toi ne peut absolument pas comprendre ce que je ressens ! »

Bien qu’il tourne les talons de colère, Hosee reviendra le lendemain matin, adulant son « grand frère » comme d’habitude. Il a la personnalité simple et insouciante d’un enfant.
Hosee est marié à une femme, la jeune et jolie Angela, qu’il connaît depuis l’enfance. Angela porte en elle la concrétisation de leur amour. Hosee deviendra bientôt père.

Les parents de Hosee, ses proches et ses amis bénissent le « jeune couple » qui deviendra bientôt de »jeune parents ». Cependant, Hosee confie à Kaïm : « Je ne veux pas de tout ça. »
Furieux, il crache presque ses mots, alors qu’ils sont assis tous les deux à l’extrémité du comptoir de l’auberge.

« Tu ne désires pas être père ? », demande Kaïm. Cette question ne fait qu’accentuer l’expression dégoûtée de Hosee. Hosee hoche la tête, mais comme pour nier cette réponse, il marmonne : « Non, je suis assez content d’avoir un enfant. Comment je pourrais ne pas être heureux ? Mais je ne sais pas…ce n’est pas ce que je veux. »

Il a du mal à mettre des mots sur ce qu’il ressent. Il penche plusieurs fois la t^te comme pour s’expliquer et avale son verre d’un trait.

« Tu n’as pas de famille, grand frère ? »

« Non… »

« Qu’est-ce que ça fait…d’être tout seul dans ce monde ? »

La seule réponse de Kaïm est un sourire forcé. Hosee interprète favorablement le silence et l’expression de Kaïm : « Tu es totalement libre, non ? Bien sur que tu l’es ! Aucun fardeau à porter, aucun boulet à trainer… »

« D’après toi, les enfants sont des boulets à traîner ? »

« En un sens...oui. Pour te dire la vérité, Angela en est un aussi. Et mes parents quand ils vieilliront seront un autre fardeau… Travailler quotidiennement pour Angela et l’enfant, élever l’enfant, prendre soin de mes vieux parents…et ce sera la fin de ma vie ; En faite, la naissance d’un enfant représente une condamnation à perpétuité. Tu es coincé. »

Kaïm n’acquiesce pas et n’essaie pas non plus d’en discuter. Hosee interprète positivement ce silence.

« Je sais ce que tu penses », dit-il en fronçant les sourcils.
« Tais-toi, petit, tu ne sais pas de quoi tu parles. »

Kaïm ne dit rien.

Mal à l’aise, Hosee regarde ailleurs, « je suis heureux », dit-il plus à lui-même qu’à Kaïm.
« Je suis heureux d’être sur le point d’avoir un enfant avec Angela. Je ferai tout mon possible pour eux. C’est vrai, je ne te mens pas. Tu dois me croire, grand frère. Je suis vraiment heureux et je sais que je vais devoir travailler dur. »

« Oui, je sais », répond Kaïm.

« Je suis heureux, mais en même temps, ce n’est pas ce que je veux. Ce n’est pas que ça me gêne ou autre chose. C’est seulement que j’aimerais tout abandonner et fuir loin…très loin… »

« Voilà donc la vérité », dit Kaïm en riant.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Tu viens d’employer le verbe “fuir“ et non “voyager“. »

C’est probablement ce que ressent véritablement Hosee, ce qu’il admet avec réticence.

« C’est vrai… comment pourrais-je le formuler autrement ? »

Kaïm aurait presque souhaité avoir été un peu plus brutal avec Hosee. Comment Hosee aurait-il répondu s’il avait par exemple demandé : « Hosee, tu te rends compte que tu évoques ton envie de voyager avec moi, alors que le ventre d’Angela s’arrondit ? » Quelle expression aurait pris le visage de Hosee s’il avait demandé : « Si une famille est un boulet à traîner, pourquoi as-tu demandé à Angela de t’épouser en premier lieu ? » A quel point le ragard de Hosee aurait-il changé s’il l’avait confronté à : »Tu sais, Hosee, si tu veux quitter cette ville, tu n’as pas besoin de voyager avec moi. Tu peux partir seul. »

Mais Kaïm n’est pas assez méchant pour poser de telles questions, ni pour s’immiscer dans la vie privée des gens. Au lieu de ça, il finit son verre et répond laconiquement : « Partons d’ici. »

Même après avoir quitté l’auberge, Hosee continue à déblatérer sur l’absurdité de passer une vie entière dans cette ville. Le ciel nocturne est clair, la pleine lune est magnifique.

« Je te le redemande, grand frère. Quand tu quittes cette ville, dis le moi. Et puis ce serait mieux pour toi aussi d’avoir un compagnon de voyage, non ? »

Hosee se remet à tourner en rond quand Kaïm l’interrompt :

« Ne voulais-tu pas partir d’ici tout seul ? Voyager à deux n’est pas exactement une expédition solitaire. »

« C’est vrai, tu as raison, J’aimerais partir avec toi. Tu pourrais me laisser voyager à tes côtés un moment et ensuite j’emprunterais mon propre chemin. »

« Tu ne ferais que me ralentir. »

« Je sais bien. Je sais bien. C’est dur de voyager, c’est sûr, et ma vie sera peut être même en danger parfois. Mais c’est ce qui rend l’aventure palpitante… »

« Risquer sa vie n’a rien d’un jeu. »

« Écoute, si je deviens un boulet pour toi, tu n’auras qu’à m’abandonner. C’et tout ! Je ne t’en voudrais pas. Écoute, je suis prêt à quitter mes parents, ma femme et mon enfant. »

Cette discussion s’avérant interminable, Kaïm acquiesce et dit dans un soupir : « Très bien. »

« Tu m’emmène avec toi ? »

Le visage de Hosee s’illumine.

« Ça fait trop longtemps que je suis dans cette ville », dit Kaïm. « Il est temps pour moi de partir d’ici et de marcher face au vent. »

« Oui, c’est ça, c’est vrai. Marcher face au vent. Sur la route ! Quand partons nous ? L’année est déjà bien avancée. Tu ne veux pas être sur la route en hiver, si ? Et si on partait après la la fonte des neiges ? »

Kaïm montre du doigt la lune dans le ciel nocturne.

« Oui ? », dit Hosee en levant la tête, d’un air perplexe. »

« Je partirai la nuit où la lune sera de nouveau parfaitement peine, après avoir crû et décru. »

« Ce qui signifie ? »

« Dans exactement un mois à partir de ce soir. »

Hosee semble vouloir dire quelque chose. Il pense certainement que c’est trop tôt. Son visage laisse transparaître de l’hésitation et de la confusion, deux sentiments totalement absents pendant son habituelle discussion sans fin.

« Dans un mois à partir de maintenant ? C’est en plein milieu de l’hiver, grand frère. »

« Je sais. »

« Ça ne va pas être trop dur de franchir le col ? »

« Tu ne veux pas venir ? »

« Non, c’est pas ça… »

« Si tu n’en as pas envie, rien ne t’oblige à me suivre. Je pars à la prochaine pleine lune. C’est décidé. »

« Ok, grand frère, eh bien, je t’accompagnerai. Aucun doute là-dessus. »

La nuit de la prochaine pleine. Angela devrait accoucher à ce moment-là.

Le mois passe

Au début, Hosee ne tient pas en place et à chaque fois qu’il voit Kaïm, il lui répète : « N’oublie pas ta promesse, grand frère. »

Après la disparition du dernier croissant de lune cependant, il devient plus discret. La lune réapparaît dans le ciel et alors qu’elle croit progressivement, Hosee cesse d’être aux basques de Kaïm. Parfois, il s’éclipse même dans la foule quand il voit Kaïm approcher du marché. Kaïm remarque le changement d’attitude de Hosee. Il s’y attendait et comptait même dessus.

Les mains posées sur son gros ventre, Angela affiche un large sourire plein de sérénité en faisant ses courses au marché. Non seulement Hosee, mais aussi tous ceux qui croisent ce sourire doivent réaliser que quand on est jeune, on a certainement envie de faire ce qu’on veut, mais qu’on peut aussi désirer autre chose.

Quand les gens grandissent, il découvrent qu’il existe d’autres rêves, comme de souhaiter faire sourire l’être aimé qui aime en retour en espérant que ce sourire dure toujours. Voilà l’autre genre de rêves que les gens conçoivent en grandissant.

La lune est de nouveau pleine. Dans sa parfaite plénitude, la lune inonde la route pavée et désertée d’une vive lumière. Hosee arrive en courant, hors d’haleine, dans la chambre vide ou Kaïm a préparé ses affaires pour le voyage. Hosee n’a rien emporté. Il n’a même pas changé de tenue.

« Grand frère, je suis désolé ! », dit-il, haletant.

Il baisse plusieurs fois la tête face à Kaïm en signe d’excuse.

« Tu as changé d’avis ? », demande Kaïm en essayant de ne pas sourire.

« Non, pas du tout. Je viens. J’ai prévu de t’accompagner, grand frère. Seulement… »

« Le travail d’Angela a commencé au coucher du soleil », annonce-t-il. La sage femme la plus compétente et expérimentée de la ville a été appelée, mais Hosee n’a toujours pas entendu le bébé pleurer. La naissance prend bien plus de temps que prévu.

« Angela fait tout ce quelle peut. Ma mère et mon père prient e toutes leurs forces. Alors jusqu’à ce que la naissance du bébé se soit bien passée, je veux rester auprès d’Angela. Elle m’assure que ça la réconforte de me tenir la main. Je ne peux vraiment pas l’abandonner maintenant… »

Kaïm comprend tout ç fait et hoche la tête.

« S’il te plait, grand frère attends encore un peu. Dès que j’ai vu le bébé, je viens avec toi. C’est juré, je pars définitivement, mais attend encore un peu… »

Tout en parlant, il trépigne d’impatience tellement il a envie de se précipiter chez lui.

« Je comprends », dit Kaïm. « J’attendrai que la lune soit au plus haut dans le ciel nocturne. »

« Ne t’inquiète pas, ça ne sera pas aussi long. Il va falloir que tu attendes juste un petit peu, pas très longtemps. »

« Rien ne presse. Mais j’aimerais que tu me fasses une promesse. »

« Laquelle ? »

« Quand le bébé sera né, je veux que tu le prennes dans tes bras. Ne reviens pas ici sans avoir tenu ton enfant dans les bras, compris ? »

Hosee le regarde d’un air perplexe, mais il acquiesce et dit : « Compris, je tiendrai ma promesse, grand frère. Alors attend-moi ! » Hosee part encore plus vite qu’il n’était arrivé. Le bruit de ses pas courant sur le trottoir en pierre s’éloigne et quand Kaïm est sûr d’être seul, un sourire s’affiche lentement sur son vissage.

Hose ne revint jamais.

Quand la lune à son zénith commence à plonger ver sl’ouest, des rayons de lumière apparaissent dans le ciel à l’est. Kaïm approche du col de la montagne, en bordure de la ville. Il voyage seul. Se dirigeant vers le col, il marche rapidement comme s’il voulait semer la voix de Hosee qui lui répète sans cesse : « Grand frère Kaïm ! Je suis désolé, grand frère, je suis désolé… »

Il imagine la voix très précisément et aussi Hosee qui s’excuse en penchant la tête. Il n’a aucun besoin d’entendre réellement la voix. Longtemps après avoir quitté la ville, il continuera à voir dans son esprit le sourire adulateur de Hosee, Hosee n’aurait pas été d’un grand soutien comme compagnon de voyage, mais une expédition ensemble leur aurait probablement donné beaucoup de raisons de rire. Peut importe. Accélérant encore le rythme, Kaïm se répète que tout est parfais ainsi.

Il n’est pas de tout en colère et il n’en veut pas le moins du monde à Hosee de ne pas avoir respecté sa promesse. Bien au contraire, il aimerait donner sa bénédiction à Hosee pour avoir choisi de rester dans sa ville natale pour protéger son foyer.

D’autant plus que c’est un rêve qui ne se réalisera jamais plus pour Kaïm. Un vent glacial souffle sur le col avant l’aube. Si les pleurs d’un nouveau-né parvenaient à se faire entendre jusqu’ici malgré ce vent… cette pensé fait rire Kaïm. Hosee renoncera-t-il à son rêve de quitter sa ville natale ? Ou se mettra-t-il à chercher un autre « grand frère » qui l’aidera à cacher sa crainte de partir sur la route en solitaire ? Kaïm n’a pas la réponse et mieux vaux laisse cette question en suspens.

Hosee était incapable de partir la nuit où son enfant est né. Les mains qui ont tenu le nourrisson ne pouvaient pas s’atteler aux préparatifs du voyage. Il ne restait plus qu’à espérer qu’il ait profité de cette expérience pour devenir adulte.

« C’est parti », marmonne Kaïm en franchissant le col.

Regarde, Angela, il sourit…

C’est le sourire heureux de Hosee face à son enfant qui accompagnera Kaïm jusqu’à la prochaine étape de son voyage.



Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:08, édité 2 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

La tragédie du général boucher

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:50

en attente
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

L'histoire du vieux Gréo

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:51

Le vieux Gréo était le meilleur cordonnier de son pays.

Ses chaussures étaient légères comme la plume et résistantes comme l’acier. Elles étaient aussi très chères, trois fois plus que les autres produits du marché. Ceux qui ne connaissaient pas sa réputation étaient si choqués en apprenant ses prix qu’ils s’exclamaient :

« Le vieil homme doit faire des chaussures pour son seul plaisir ! »

Bien sûr, ils avaient tort, il était rentré en apprentissage dès son plus jeune âge et dès qu’il parvenait à maîtriser la technique d’un artisan, il partait travailler chez un meilleur cordonnier encore. Très vite, il fit des chaussures pour les petits-enfants de ses anciens clients

Gréo était si doué qu’il pouvait satisfaire toutes les commandes de ses clients. Mais sa
Spécialité, et ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était confectionner des chaussures de voyage à grosses semelles. Tous ses clients s’accordaient à le dire :
« Une fois que vous avez voyagé dans les chaussures du vieux Gréo vous ne pouvez rien porter d’autre. »

D’autres disaient :
« Vous savez ce que ça fait de porter ses chaussures ? Vous ne ressentez plus la fatigue. Vous n’avez qu’une envie, c’est de marcher, encore et encore, le plus longtemps et le plus loin possible. Vous regrettez presque d’arriver. »

Mais il avait beau être artisan, le vieux Gréo parlait peu à ses clients et il pouvait même être odieux. Complimenté sur son travail, il ne décrochait pas un sourire. Il se contentait d’ajouter un morceau de cuir tanné sur sa chaussure en bois et se remettait à taper du maillet. Les seules fois où il esquissait un sourire, c’est quand un client entrait dans son atelier pour passer commande.

Ce n’était pas le fait qu’on lui passe commande qui le réjouissait, mais le fait qu’un client lui apporte une paire de chaussure qui avait fait son temps. Il regardait avec amour les semelles élimées et les empeignes fatiguées et se mettait à leur parler :

« Tu as bien voyagé à ce que je vois… »

Ses clients fidèles ne jetaient jamais eux-mêmes leurs vieilles chaussures, car ils savaient à quel point Gréo aimait cela. Ils ne se risquaient non plus jamais à les nettoyer avant de les lui apporter. Il les voulait sales, couvertes de taches et de boue, sentant la sueur, comme sur la route.

« Ce sont mes remplaçantes », disait-il, en leur choisissant une place d’honneur dans son atelier.
« Elles voyagent pour moi, vous savez. Elles ont bien travaillé. J’ai horreur de les jeter juste parce qu’elles sont trop usées. »

Le vieux Gréo avait beau être fier de son travail, il ne portait jamais ses propres créations. Il n’aurait pas pu les porter, même s’il avait voulu. Ses jambes étaient amputées sous les genoux. Une terrible maladie avait attaqué ses os quand il était très jeune et on avait dû lui couper les jambes pour le sauver. Le vieil homme avait passé toute sa vie dans un fauteuil roulant. Il n’avait jamais quitté son village natal. Voilà pourquoi il aimait à dire que ses chaussures voyageaient à sa place.

« Ça faisait bien longtemps que je ne t’avais pas vue ». Lance le vieux Gréo sans lever les yeux de son travail, tandis que Kaïm franchit le pas de la porte. Le vieil homme tourne le dos à la porte, mais il sait reconnaître le bruit de pas de ses clients fidèles quand ils entrent dans sa boutique.

« Tu as traversé le désert ? »

Le son produit par les chaussures lui apprend leur degré d’usure et où elles sont allées. Le vieux Gréo est un artisan de premier rang.

« C’était un voyage éprouvant », répond Kaïm avec un sourire amer en s’asseyant sur une chaise dans le coin de la boutique. Quand le vieux Gréo apporte la touche finale à une paire de chaussure, presque rien ne peut le distraire, ses clients réguliers le savent.

« Mes chaussures t’ont bien aidé cette fois ? »

« Elles ont été fantastiques ! Je n’y serais pas arrivé avec une autre paire. »

« C’est bien. »

Comme d’habitude, la voix du vieil homme ne laisse transparaître aucune satisfaction. Gréo est encore plus brusque quand il travaille. Si Kaïm veut voir le sourire du vieillard, il va devoir attendre de lui tendre ses vieilles chaussures lors d’une pause.

« Tu en veux de nouvelles ? »

« Oui. »

« Où vas-tu cette fois-ci ? »

« Au nord je pense. »

« Mer ? Montagne ? »

« Je vais sûrement marcher le long du rivage. »

« Pour te battre ? »

« Probablement. »

Le vieux Gréo acquiesce d’un signe de tête. Puis il se tait. Le seul son dans l’atelier provient de son maillet en bois.

Comme au bon vieux temps. Kaïm est ému par ce son.

Il a commandé un nombre incalculable de paires de chaussures ici. Même avant que le vieil homme ne reprenne la boutique. Kaïm est l’un des plus vieux clients de Gréo. En d’autres termes, c’est l’un des rares à avoir survécu à plusieurs voyages.

Tout en balançant son maillet, le vieil homme raconte par de courtes phrases la mort de certains de ses plus vieux clients. L’un d’entre eux est tombé malade et il est mort sur la route. Un autre est mort dans un accident. Un autre encore est mort dans une bataille…

« C’est dur quand seules les chaussures reviennent. »

Kaïm acquiesce silencieusement.

« Un jeune client est mort il y a quelques semaines. C’était la première paire de chaussures que j’avais faite pour lui. Les semelles étaient à peine usées. »

« Parle moi de lui. »

« C’est l’histoire classique : il a quitté son village natal pour vivre des aventures palpitantes, Ses parents ont essayé de l’en empêcher mais il est parti quand même. »

« Ça m’étonne qu’il ait pu s’offrir une paire de chaussures chez toi. »

« Ses parents les lui on offertes. Triste, n’est-ce pas ? Ils lui ont donné tout leur amour et leur affection, et à peine sorti de l’enfance, il a quitté la maison. Ils ont fini par abandonner et le laisser partir. Ils ont pensé qu’ils devaient au moins lui acheter une de mes paires de chaussures, comme cadeau d’adieu. Son corps a été rapatrié moins d’un mois plus tard. De nos jour, les parents gâtent trop leurs enfants, c’est stupide », dit Gréo, crachant les mots.

Kaïm sait que la pensée du vieux Gréo va plus loin. Gréo est le genre d’artisan qui se précipiterait pour confectionner une paire de chaussures pour l’enterrement d’un pauvre garçon qui a rendu l’âme alors que son rêve commençait à peine. Il les mettrait aux pieds du défunt en espérant qu’elles l’aident à accomplir son ultime voyage.

Gréo se tait à nouveau et brandit son maillet. Kaïm remarque à quel point le vieil homme est courbé et desséché. Il le connaît depuis très, très longtemps. Sa vie va bientôt s’achever, se dit Kaïm avec un pincement de cœur. Le vieux Gréo interrompt enfin son œuvre et se retourne pour faire face à son client.

« C’est bon de te revoir, Kaïm. »

Son visage est couvert de rides. Encore une fois, Kaïm réalise à quel point kes années pèsent sur lui.

« Où as-tu dit que tu étais allé déjà ? »

« Dans le désert ? »

« Oui, tu as déjà dû me le dire. »

Kaïm secoue la tête. Le Vieillard semble perdre sa concentration quand il cesse de travailler et sa mémoire le trahit parfois. Lentement mais sûrement, le vieux Gréo passe de plus en plus de temps à dériver entre rêve et réalité. Les gens vieillissent et meurent. Cette vérité inébranlable frappe Kaïm avec plus de force à a chaque fois qu’il achève un voyage.

« Tu as survécu à celui-là à ce que je vois. »

Kaïm le regarde avec un sourire forcé.

« Tu as oublié ? Je ne peux pas mourir. »

« Oh, je suppose que je le savais… »

« Et je ne vieillis jamais. Je n’ai pas changé depuis la première fois que tu m’as vu, n’est-ce pas ? »

« Le vieil homme semble étourdi un moment ; Oh, je suppose que je le savais aussi… », déclare-t-il en hochant de la tête d’un air incertain.

« Mais oui, tu n’était alors qu’un enfant, Tu avais eu cette maladie, tu avais perdu tes deux jambes et tu n’arrêtais pas de pleurer. »

« C’est vrai…je m’en souviens… »

« Tu m’appelais « grand frère Kaïm »
Et tu jouais sans cesse avec mes vieilles chaussures. Ça te reviens ? »

« Oui, bien sûr… »

Gréo parle maintenant avec certitude. Peut-être que le brouillard s’est dissipé dans son esprit, ou peut-être que ces souvenirs sont plus clairs car ils remontent à très longtemps.

« Les semelles étaient élimées, il y avait des trous ici, et ici, et elles sentaient la boue et la sueur. Pour d’autres personnes, elles n’auraient été qu’une vieille paire de chaussures bonne pour la poubelle, mais pour moi, c’était un trésor. Je me rappelle avoir caressé la poussière qui les recouvrait en me demandant où elles avaient bien pu aller. Je les adorais ! Je les aimais tellement ! »

C’était grâce aux chaussures de Kaïm que le vieux Gréo était devenue cordonnier.

« Tout ça, c’est grâce à toi, Kaïm. Si je ne t’avais pas rencontré, j’aurais passé ma vie à maudire mon destin. Au lieu de ça, j’ai été heureux. Et je le suis encore. Même si je ne peux pas quitter cet atelier, mes filles voyagent pour moi. J’ai eu une belle vie »

Il fait une pause, « Oh, mais écoute-moi, je m’emporte, je m’emporte ! », dit Gréo avec un sourire gêné. Il tend une main épaisse à Kaïm.

« Bien, à présent, donne-moi mes filles », dit-il, et Kaïm lui tend la paire de chaussures usées qu’il a apportée.

Le vieil homme les caresse gentiment et déclare en soupirant :
« Vous avez vu plus d’une bataille. »

« J’ai aussi été mercenaire pendant un temps. »

« Je sais », répond Gréo, « Je sens l’odeur du sang. Toutes les chaussures qui voyagent avec toi sont comme ça. »

« Tu es fâché ? »

« Pas du tout. Au contraire, je suis content que tu sois revenu de ton dernier voyage vivant. »

« Je repartirai dès que tu auras fini ma nouvelle paire. »

« Encore un de ces voyages ? Encore la guerre ? »

« Oui… »

« Et une fois ce voyage terminé, tu en commenceras un autre ? »

« Probablement… »

« Combien de temps tu vas tenir ? »

Kaïm décroche un sourire amer. Éternellement. Ce n’est pas le genre de mot qu’on emploie à la légère devant quelqu’un qui a vécu si peu mais si pleinement.

« Oh, peu importe », Déclare le vieil homme, tournant à nouveau le dos à Kaïm pour ce remettre à l’ouvrage.

« Attends trois jours. Tu pourras repartir le matin du quatrième jour. »

« C’est parfait. »

« Et après, quand te reverrai-je ? »

« Dans deux ans, peut-être trois ! Ou peut-être plus… »

« Vraiment ? Alors c’est peut-être bien la dernière paire de chaussures que je fais pour toi. »

C’est aussi ce que croit Kaïm. Le vieillard ne vivra sûrement pas trois années de plus. Kaïm espère sincèrement le contraire, mais l’espoir seul ne fait rien. Seuls les immortels savent que c’est pour cela qu’une vie humaine est su précieuse.

« Sis-moi, Kaïm… »

« Oui ? »

« Ça te dérange si je fais une deuxième paire de chaussures sur le modèle de tes nouvelles et dans le même morceau de cuir ? »
Il explique qu’il les fera placer dans son cercueil, pour l’ultime voyage de sa vie.

« Ça me ferait très plaisir », déclare Kaïm. Pour toute réponse, le vieil homme brandit son maillet. Le son est beaucoup plus triste que d’habitude.

« Mais j’y pense, Kaïm, reviens dans ce village, même après ma mort, et dépose tes vieilles chaussures en offrande sur la tombe. »

« Je le ferai. »

« J’aimerais pouvoir dire que j’irai au paradis avant toi et que je t’y attendrai, mais dans ton cas, ça ne marche pas… »

« Non, malheureusement. »

« Comment est-ce un voyage sans fin ? Agréable ? Désagréable ? »

« Sûrement désagréable », répond Kaïm, mais sa voix est recouverte par le bruit du mailler de Gréo et elle fini par se perdre.

Le vieux Gréo atteignit la fin de son voyage peu après la visite de Kaïm. Puisqu’il n’avait pas de famille, sa tombe, située dans un cimetière aux abords de la ville, n’était visitée que par « ses filles »,. Comme il l’avait demandé, ses plus fidèles clients venaient y déposer leurs vieilles chaussures. Celles de Kaïm en faisaient partie.

Gréo avait lui-même choisit les mots qui ornaient sa tombe. Voici comment il expliqua son choix à Kaïm :

« J’ai dit ces mots à chaque nouvelle paire de chaussures avant de la tendre au client ; Et je les ai dits aux clients aussi. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de mes les entendre dire. Voilà pourquoi je les veux sur ma tombe, Je veux qu’on me voie partir au paradis avec ces mots. »

Plusieurs décennies se sont écoulées. Tout comme le vieux Gréo, ses vieux clients ont quitté ce monde depuis longtemps. Kaïm est le seul à encore se rendre sur la tombe du vieillard. Il ne porte plus de chaussures confectionnées par Gréo. Les paires de chaussures ne durent pas éternellement, tout comme la vie des hommes.

Mais Kaïm se rend toujours dans cette ville avant d’entamer un nouveau périple pour s’agenouiller devant la tombe du vieil homme. La pierre tombale est couverte de mousse mais étrangement, les mots qui y sont gravés sont encore clairement visibles.

- Que ton voyage soit agréable !

Ce sont les mots que le vieil homme a toujours prononcés. Ils pouvaient brusques venant de lui, ils étaient toujours chargés d’émotion.



Dernière édition par Sorayan le Mer 24 Fév - 16:08, édité 2 fois
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Pluie étincelante

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:51

en attente
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le classement des vies

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:51

en attente
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Le village proche des Cieux

Message  Sorayan le Mar 23 Fév - 16:52

en attente
avatar
Sorayan

Messages : 41
Date d'inscription : 23/02/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Un millénaire de rêves

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Page 1 sur 2 1, 2  Suivant

Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum